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La tourneuse de pages - Marie-Ange Pongis-Khandjian

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LA TOURNEUSE DE PAGES

Film de Denis Dercourt, 2006

par Marie-Ange Pongis-Khandjian

Le film de Dercourt illustre de façon magistrale le dicton populaire  selon lequel la vengeance est un plat qui se mange froid. J’ajouterai qu’il s’agit également d’un plat qui se mijote longuement et, qu’une fois dégusté, pas facile à digérer, il pèse longtemps sur l’estomac. 

Le spectateur est d’emblée saisi par la violence du contraste vraiment déconcertant des premières  scènes du film et par l’impression d’inquiétante étrangeté qui s’en dégage. Des images de viande rouge, crue, sanguinolente, accrochée encore dégoulinante de sang, puis découpée à même la carcasse, à coups de tranchoir avec une précision froide – l’idée d’une mise à mort consommée nous effleure – alternent avec celles d’une fillette d’une dizaine d’année, éthérée, angélique presque, qui joue du piano, concentrée. La musique a l’air de s’envoler, mais elle est tout de suite plaquée au sol par les prochaines images de viande, rouge, crue, sanguinolente. 

Viande rouge-Musique, Viande rouge-Musique. La mise en scène nous embarque dans un climat tendu où le suspens fonctionne comme le tic-tac d’un métronome maléfique. 

Puis, une première scène presque idyllique :  papa, maman et la fillette autour d’un repas. Quoi de plus banal?

Mais très vite, une sensation de tension, de crispation.

La petite émet un doute, évoque une difficulté dans son jeu, une inquiétude.

La mère, fonceuse sans doute, ambitieuse peut-être, n’écoute pas, n’entend pas ce qui tente de se dire. Elle dénie le sens, disqualifie le ressenti personnel de l’enfant. Il ne peut pas être différent du sien. Elle, elle connaît sa petite fille. Elle, elle sait que son enfant, son projet de réussite dans la vie, ne peut que remporter son concours de musique. Hors de la performance, point de salut. 

Le père, un peu éteint, mais plus sensible, dit “On joue pour le plaisir. J’aime la façon dont tu joues. Même si le concours n’est pas réussi, on continuera à payer les cours de musique” 

Et là… raidissement de la fillette. De ses lèvres pincées sort un NON qui donne, lui aussi, l’impression d’une mise à mort. Dans ce Non, c’est toute une vie qui se bloque, se fige comme sur un arrêt sur image. L’échec semble inconcevable, impensable, inimaginable, autrement que comme quelque chose de définitif et de mortifère. Hors de la réussite, point de salut. 

Le déroulement du film nous fera réaliser à quel point cela est vrai pour cette enfant. Une vie qui s’arrête, se fixe, se cristallise autour de la Vengeance. 

Et quel sera le déclencheur de cet arrêt, de ce gel? Un moment d’inattention d’une des femmes du jury. Son regard va quitter quelques secondes la fillette, pour se pencher sur sa propre photo qu’elle accepte de signer pour une admiratrice. La fillette perd alors ses moyens, s’arrête, puis reprend mais on sent que quelque chose de grave s’est passé pour elle. Comme nous avons feuilleté le programme du Clap avant de voir le film, nous savons qu’il y aura désir de vengeance, et qui dit vengeance dit  haine…

.

Dès la sortie de la salle d’examen, la fillette agira cette haine envers l’Autre, en faisant claquer le piano sur les doigts d’une autre enfant, rivale potentielle, qui se prépare probablement pour le même concours… On imagine alors avec horreur ce qui aurait pu se passer si l’autre petite fille n’avait pas retiré ses mains à temps. L’enfant au piano regarde la fillette avec une incompréhension manifeste. Elle a l’air hébétée, sidérée, tout comme nous d’ailleurs, par la violence et la cruauté du geste. 

De retour chez elle, c’est la haine d’elle-même qui se manifeste par le biais de la mise à mort de la musique. Elle se traduira par la fermeture à clef de son propre piano. Elle range le buste de Mozart, éteint la lumière, se verrouillant et s’éteignant elle-même du même coup. 

Lorsqu’on la revoit une dizaine d’années plus tard. Elle a l’air de porter le même manteau, la même coiffure; la même détermination froide, la même minutie se font palpables. Quelque chose de glacé, de figé, se dégage, sous une apparence resplendissante. Et une immense solitude se sent aussi bien dans son quotidien que dans sa vie affective. 

Les questions que nous ne pouvons nous empêcher de nous poser sont les suivantes : comment se fait-il que cette fillette s’est fixée sur cet affront qui nous paraît à nous anodin? Comment se fait-il qu’elle restera, sa vie durant, engluée dans les rets de sa haine, prisonnière de son projet de vengeance, captive d’une Loi du Talion implacable, murée dans une jalousie et une solitude haineuses?

Pourquoi la présence aimante de son père n’a t-elle pas suffit pour l’aider à surmonter cette épreuve?

Pourquoi le phénomène de résilience dont Boris Cyrulnik nous parle si bien n’a-t-il pas fonctionné? 

Lorsque Marcel Gaumond m’avait parlé du film avant même que je ne le voie, je m’étais demandé quel genre de relation cette enfant avait eu avec sa mère, pour que d’une part ce manquement, qui ne paraît pas si grave, soit devenu un traumatisme, d’autre part que la haine, la jalousie et le désir de vengeance aient pu prendre autant de place dans sa vie? 

Je vous rappellerai à ce moment les toutes premières images du film, avant même celles de la viande crue et de la musique : la fillette est seule dans son lit la nuit, dans un faible éclairage verdâtre. Elle pianote sur son drap inquiète, insomniaque, scrupuleuse et crispée. J’y ai vu pour ma part une sorte de préfiguration de quelque chose de très souffrant. Et là mon imaginaire de psy est parti à la recherche des indices. (Dans l’après-coup bien sûr, … Pendant le film, j’étais toute là, suspendue, tenue en haleine par le déroulement du scénario.)


J’ai tenté d’explorer trois pistes de réflexion, pour tenter de comprendre le déroulement de ce drame humain

Le traumatisme

La dialectique de l’amour et de la haine dans la vie psychique.

La problématique du deuil pathologique

Le traumatisme

 

Mot emprunté du grec, qui veut dire blessure et qui est indissociablement lié aux notions de choc et d’effraction. Initialement le terme de traumatisme était réservé aux atteintes corporelles. Sa signification s’est élargie et a englobé les atteintes psychiques.

La définition du traumatisme est la suivante :  événement qui, par sa violence et sa soudaineté, entraîne un afflux d’excitation suffisant à mettre en échec les mécanismes de défense habituellement efficaces. L’état d’impréparation du sujet qui subit cet événement est aussi souligné.

Le traumatisme produit le plus souvent un état de sidération et entraîne à plus ou moins long terme une désorganisation dans l’économie psychique.

Quand on parle de traumatisme, on parle à la fois de l’action d’un agent perturbateur et de la réaction psychique d’un individu à celle-ci. Cela revient à souligner l’extrême variabilité des réponses humaines : chaque individu, compte tenu de sa constitution physique, de son histoire et de sa personnalité, présente un seuil de réactivité à l’événement en question qui fera de celui-ci un traumatisme ou non. 

En apparence, la vexation qu’a subi la petite fille lors de son concours est très loin de ce que nous pouvons imaginer comme étant un traumatisme. Tout au plus une vexation comme celles que nous avons tous et toutes vécu, aussi bien en tant qu’enfant, qu’en tant qu’adulte et dont nous nous sommes, tous et toutes, relevés. Et pourtant… Cette vexation aura l’effet d’un Tsunami pour cet enfant-là.

Un Tsunami de haine.

Une implosion : un immeuble à démolir qui s’effondre sur lui-même sans grand débordement mais effondrement et destruction quand même.

Un Titanic qui coule, puis, la surface de l’eau redevient lisse. Rien ne laisse deviner le drame.

Tout se passe intérieurement, sans que rien ne soit perceptible à l’extérieur.

Un grain de sable qui permet à l’huître psychique de secréter silencieusement sa monstrueuse perle de vengeance 

Pour cet enfant, la perte du regard admiratif de cette femme du jury, sorte de substitut maternel, l’a fait basculer dans l’effondrement. Il s’agit de ce qu’on appelle une perte narcissique, une perte de l’idéal. C’est comme si cet enfant avait été amputée d’une partie d’elle-même. Elle devient une infirme, une handicapée affective. Mais ce traumatisme vient buter sur une structure déjà narcissiquement fragile. La où une autre enfant plus solide se serait rapidement reprise en main, notre future tourneuse de page y voit son arrêt de mort. 

Freud avait comparé la psyché humaine à un cristal. Lors d’un traumatisme, l’une et l’autre vont se fêler puis se briser selon les lignes de faille préexistantes dans la structure.

Ce n’est donc pas seulement la nature du choc, du traumatisme qui est à considérer mais aussi le terrain sur lequel il va produire son effet. Dix, cent, mille personnes peuvent vivre le même événement traumatisant. Chacune y réagira selon sa propre histoire infantile, sa propre sensibilité, sa propre personnalité. 

L’amour et la haine

J’aimerais, en quelques mots brosser un rapide tableau du développement de l’enfant qui nous donnera des pistes pour essayer comprendre celui de cette enfant -là en particulier 

Pour qu’un bébé puisse se construire en tant que sujet, il a besoin de l’objet-mère (je voudrais préciser pour les non-psy, que ce qu’on appelle l’objet en psychanalyse c’est le pendant ou ce qui s’oppose au sujet. La mère est l’objet de l’enfant et l’enfant est l’objet de la mère).

Le bébé donc ne peut pas survivre ni biologiquement ni psychiquement sans sa mère.   

Dans les débuts de la vie, il ne fait pas la différence entre le dehors et le dedans, entre ce qui fait partie de lui et ce qui fait partie de l’autre. La sensation de faim par exemple qui le dévore par moment, il peut la ressentir comme si quelqu’un d’extérieur le torturait. Cette différenciation ne se fera peu à peu. Et la mère joue un rôle essentiel dans ce processus- là.

Au début elle est toujours là, accrochée au souffle de son bébé, attentive au moindre de ses désirs. Il pleure? Elle accourt avec du bon lait chaud. Il gémit? Elle sait, elle sent qu’il a besoin d’être langé, tourné, bercé. Elle sait, elle sent mais, même si elle ne sait pas, elle imagine, elle donne un sens aux pleurs, elle les interprète. Avec cette façon de se présenter à l’instant même où son petit a besoin d’elle, elle lui donne l’illusion que c’est lui qui la crée, qui l’invente selon ses besoins à lui. Elle le conforte dans l’idée qu’il est tout puissant, que le monde est bon et que la vie vaut la peine d’être vécue.

Mais peu à peu, les choses seront moins idylliques, la mère  ne sera pas toujours là quand son petit la sonne, elle tardera à venir, elle sera occupée par autre chose que par «Sa majesté le bébé». Et lui, il la haïra pour ses manquements, ses retards, ses absences. Il la haïra avec toute la violence dont est capable un bébé. En hurlant, en devenant cramoisi, bleu, violet, en s’étouffant d’indignation, en s’arrêtant de respirer.

Si la mère est fiable, c’est-à-dire qu’elle revient toujours après ses absences, si elle supporte les cris de rage de son bébé, son agressivité, sa colère sans se sentir démolie et sans répondre par des représailles, elle permet  au bébé de la détruire dans son imagination mais pas dans la réalité. C’est comme ça, en l’absence de sa mère, qu’il fera peu à peu la différence entre le dehors et le dedans, entre ce qui vient de lui et ce qui vient d’elle, puis plus tard entre son désir, son fantasme  et la réalité. Il se construit comme individu différent.  

On a coutume de dire que la haine sépare et que l’amour unit. Que la haine fait perdre l’objet aimé. Dans notre système moral judéo-chrétien, ce n’est pas beau la haine, c’est même très laid. 

Nous aimerions tellement vivre dans un monde idéal où la haine n’existerait pas. C’est ce type de pensée magique  (wishfull thinking en anglais) qui peut-être se retrouve dans l’insistance en termes de psycho-pop sur les pensées et les sentiments dits «positifs» et dans le slogan caricatural «Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil»

Mais, ce qu’on dit moins souvent c’est que sans conscience de la haine, il est impossible de se différencier de l’objet et qu’ainsi on le perd aussi. 

Freud écrivait que la haine, en tant que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour, que l’objet se découvre dans la haine. On est bien loin de la psycho-pop à l’eau de rose.

Un autre psychanalyste, français, Jean-Bertrand Pontalis écrit «Nos amours avec leur objet improbable sont fragiles. La haine, elle ne l’est jamais. Elle est assurée au contraire, car elle a prise sur l’objet[…] et il ajoute  «L’amour de la haine, ça existe.» 

Ceci dit, de tout temps, les jeunes mères se sont fait un sang d’encre en se demandant si elles font bien tout ce qu’il faut faire pour leur bébé. Si elles ne vont pas le traumatiser en faisant ceci ou cela. 

Le psychanalyste Winnicott avait trouvé les bons mots, les mots qui touchent les mères et les déculpabilisent en disant qu’une mère, pour réussir sa maternité doit être «suffisamment bonne» (good enough) pour son bébé et pas parfaite. Ouf! Quel soulagement. 

Que serait une mère suffisamment bonne? Ce serait exactement ce dont j’ai parlé, il y a quelques secondes : une mère qui, passé la lune de miel des premiers jours, résiste à l’illusion de complétude, permet à son bébé d’être enragé contre elle parce qu’elle le frustre en n’étant pas toujours disponible, lui fait expérimenter la rage et la haine et qui ne se laisse pas détruire pour autant.

Par opposition une mère trop parfaite continuera à maintenir son bébé dans une illusion de fusion, de symbiose, de non-différence. Par le trop d’amour et le trop de sollicitude, elle deviendra une mère toxique.

Paradoxalement aussi toxique qu’une mère qui fait vivre à son bébé plus d’expériences frustrantes que bonnes.

Le bébé n’aura alors d’autre solution que de compter sur lui-même seulement, sur son propre narcissisme pour trouver du plaisir.  

Quelques années plus tard dans la vie de l’enfant…

L’amour et la haine dans l’Oedipe. 

Plus personne n’ignore ce qu’on entend par complexe d’Oedipe. Tout le monde sait que tout petit garçon est normalement amoureux de sa mère et que toute petite fille est normalement amoureuse de son père. (Merci quand même la psycho-pop!) 

Pourtant ceci n’est pas l’essentiel : l’Œdipe n’est pas fait du sentiment amoureux en lui-même mais du conflit engendré par ce sentiment face à un troisième personnage. Conflit entre l’amour et la haine. Le petit garçon devra découvrir qu’il a un père, lui aussi amoureux de sa mère et, chose encore plus intolérable, et éveillant plus de souffrance haineuse, que sa mère, elle-même, est amoureuse de son père. Par moments, il jalousera et détestera son père, voulant prendre sa place. 

Je me souviens d’un petit garçon de 6 ans qui disait candidement à sa mère, alors que son père était en voyage «Si l’avion de papa tombe est-ce que je pourrais dormir à sa place dans ton lit?»…Heureusement la mère n’a pas grimpé aux rideaux. Elle lui a simplement répondu que l’avion de papa ne tomberait très probablement pas et que lui dormirait dans le lit de son amoureuse à lui quand il serait plus grand. Acceptation donc par la mère de l’agressivité inconsciente du garçon mais aussi mise de limites nettes dans la différence des générations. 

Mais alors, comment continuer à aimer sans être submergé par l’envie? Comment se découvrir plein de haine quand celle-ci risque de nous faire perdre l’objet d’amour dont nous avons besoin pour vivre?

La façon dont notre psyché se structurera, et dont nos relations à l’autre seront négociées  vont dépendre de la façon de répondre et de traiter, ou non, ce conflit d’amour et de haine à l’intérieur de soi, de la façon de faire le deuil -ou de ne pas le faire-d’une illusion de complétude à deux. 

C’est grâce à ce tiers, ce troisième personnage qui vient se mettre entre l’enfant et sa mère, vécu comme de trop et indésirable, parce que trop désirable pour sa mère, et grâce au fait de se buter contre un interdit (l’interdit de l’inceste), que l’enfant va sortir d’une relation d’amour fusionnelle, se différentier des parents en s’en séparant, tout en s’identifiant  à chacun d’eux. Il est obligé de faire un travail de deuil psychique important : renoncer à prendre la place imaginaire d’un autre mais trouver  la sienne propre. Sortir de l’Œdipe c’est lier en soi la haine à l’amour, c’est-à-dire accéder à l’ambivalence. C’est pouvoir aimer et haïr la même personne.

Revenons au film lui-même. J’ai lu quelque part que «suggérer c’est créer, décrire c’est détruire». Et la force de ce film, c’est qu’il suggère, il induit, il sème des images qui dérangent. Notre imaginaire est interpellé, convoqué, lancé dans la curée.

Comment ce fait-il que nous galopons plus vite que le metteur en scène?

On ne cesse d’imaginer le pire :

  • Quand le mari dit à la jeune fille que sa femme est fragile depuis l’accident de voiture dont on n’a pas arrêté le responsable. Nous nous demandons s’il s’agissait d’elle.
  • La première fois que nous apercevons la piscine phosphorescente au bout du couloir sombre, nous imaginons qu’elle pourrait y noyer quelqu’un (cela arrive presque d’ailleurs)
  • Quand la jeune fille le regarde le mari s’en aller en voiture . On se dit«Elles sont seules. Que va-t-il se passer?»
  • Lorsqu’elle a tranché le lapin dans la cuisine. Je me suis imaginé qu’elle allait faire pareil à un des membres de la famille…
  • Quand la pianiste lui fait visiter la maison et parle de l’ascenseur, un titre de film «Ascenseur pour l’échafaud» m’a sauté à la mémoire
  • Lorsqu’elle est avec le jeune garçon et la poule noire je me suis imaginé qu’elle allait l’égorger…

On dirait que notre propre haine et notre propre esprit de vengeance ont été convoqués à notre insu…Et nous qui nous pensions si bons, si dénués  de haine… 

En partant des notions précédentes que pourrait-on dire de notre tourneuse de page?

Mais avant d’aller plus loin j’aimerais citer Théodor Reik, un psychanalyste autrichien. Dans son livre « Écouter avec la troisième oreille»  il écrit qu’il se disait scandalisé devant un article de journal critiquant en termes psychanalytiques un homme politique. Freud se serait alors écrié «Les gens ne comprennent pas que la psychanalyse ne peut pas s’employer pour agresser mais pour  comprendre et excuser le comportement humain»

Il n’est donc pas question ici de blâmer qui que soit mais d’essayer de tirer des fils pour essayer de comprendre. 

On peut supposer que cette fillette, enfant unique, a peut-être été couvée, adulée, flattée, par ses parents. Ils l’ont probablement élevée en enfant-roi à qui l’on passe le moindre caprice, de qui l’on exhausse le moindre désir, à qui l’on dit, encore et encore, combien il est merveilleux, supérieurement doué, inégalable.

Ça en a fait une sorte de monstruosité égocentrique, une personnalité narcissique, pour qui il n’y a pas d’autre centre du monde qu’elle-même. On dirait que la séduction et l’admiration sont les seuls modes relationnels qu’elle connaît. Être dans la lumière, sous les projecteurs, comme elle l’a été avec ses parents. Un instant d’ombre la plonge dans l’inexistence et le vide intérieur. 

Mais j’ai aussi l’impression que, pour sa mère, cet enfant était non pas une personne à part entière mais plutôt ce qu’on appelle un prolongement narcissique d’elle-même, devant la combler elle, 

Bien sûr nous souhaitons tous que nos enfants aillent plus loin que nous, qu’ils réussissent ce que nous n’avons pas pu réussir. Mais il y a une marge entre ce désir légitime et le fait de ne pas leur permettre de vivre leurs propres désirs, pouvant être différents des nôtres. 

Rappelons-nous de la façon avec laquelle la mère accueille sa fille sortant de la salle d’examen, larmes aux yeux. Pas un mot n’est prononcé, pas un « Tu as de la peine, tu es déçue» pas un geste de tendresse ou de réconfort. On dirait un manque total d’empathie. La mère se crispe, se raidit, se redresse de toute sa taille et part en claquant presque des talons, avec une démarche saccadée, comme si l’échec l’avait personnellement attaquée. Comme si c’était son propre échec et pas celui de sa fille. 

On est frappé d’ailleurs pas le peu de mots échangés pendant ce film. Tout se joue dans les regards, les non-dits, le langage corporel. Chaque fois que la fille a sa mère au bout du fil, c’est un «oui, ça va bien » laconique suivi d’un «passe moi papa». Mère et fille semblent n’avoir vraiment pas grand-chose à se dire.  

On peut supposer que cette enfant n’a pas réussi à négocier son conflit oedipien. La haine envers la mère n’a pas pu être liée à l’amour. La mère est restée la rivale à abattre et ce conflit de base sera déplacé sur la pianiste. Le déplacement étant un mécanisme à la fois adaptatif  et défensif pour tenter de protéger un tant soit peu l’objet-mère.

Là où il y a couple, cette jeune femme se posera en tant que rivale haineuse. Pas nécessairement pour conquérir l’un des deux mais pour détruire. Rappelez-vous la pique du violoncelle avec laquelle elle transpercera le pied du musicien. J’ai retenu en voyant le film pour une deuxième fois que lui et la violoniste portaient le même nom…(comme c’est le cas en Europe pour les couples mariés).

Le deuil pathologique

La définition du deuil donné par Freud est très large. Il peut s’agir de la perte d’un être aimé mais aussi de la perte d’une abstraction mise à sa place - la patrie, la liberté, un idéal.

Dans le cas qui nous occupe ici, nous pouvons faire l’hypothèse qu’il s’agit du deuil de l’idéal. Deuil de la toute puissance. Deuil du fait de devenir une grande musicienne admirée et adulée. Deuil aussi de la musique elle-même. 

On peut penser que la tourneuse de page est restée fixée sur cette perte-là, une perte narcissique qui représente une partie d’elle-même. Et la façon de s’en sortir ou de croire qu’elle pourrait s’en sortir c’était de détruire celle qui, selon elle, a provoqué cette perte.

Mais, le fait de détruire la pianiste rendra-t-il la joie de vivre à cette jeune fille? On peut en douter : on la voit dans les dernières image du film marchant, seule encore et toujours, sur une route déserte avec toujours, collé au visage, ce petit sourire énigmatique mais à qui on peut attribuer plusieurs sens. 

Ce qu’on appelle le «travail de deuil» consiste en une série d’opérations psychiques conscientes et inconscientes au travers lesquelles la personne endeuillée retrouvera son équilibre perturbé par la perte.

Malheureusement le film ne nous donne aucune indication sur l’éventualité de ce travail de deuil chez cette fillette devenue jeune femme.

Deux personnages, Lépine( et la tuerie de Polytechnique ) et Médée (qui par vengeance tue non seulement sa rivale mais ses propres enfants), l’un bien réel malheureusement, l’autre mythologique, illustrent de façon tragique le ratage du deuil de la toute puissance et la férocité du désir de vengeance qui s’en suit.

Mais quelques mots d’espoir quand même…

Je me suis plu à imaginer que les parents de cette enfant, inquiets par sa réaction face à l’échec, aient eu l’idée de l’amener à consulter quelqu’un.

Elle aurait peut-être pu avec son thérapeute mettre en mots ce traumatisme, lui donner une figurabilité, un sens par rapport à son histoire. Elle en aurait parlé, elle l’aurait dessiné, joué, mis en scène. Elle aurait revécu avec lui ou elle, la haine, la détestation, mais aussi l’amour, l’attachement. Quelque chose de l’ordre de la remobilisation des affects aurait pu s’établir à nouveau. Un difficile travail de deuil se serait mis en mouvement. Elle n’aurait probablement pas eu besoin de se recroqueviller sur elle-même couvant sa vengeance comme un œuf de dinosaure. Peut-être même qu’elle aurait pu reprendre goût à la musique et tant pis pour le concours et la flamboyance… Heureusement que nous avons la liberté de rêver… 
 
 

Bien sûr, je n’ai fait qu’effleurer différentes pistes.  Il y en aurait plusieurs autres à explorer .   

J’aimerais conclure sur des mots que Jean Paul Sartre a écrits quelque part (je ne suis pas capable de préciser plus). Ça dit à peu près cela : L’important n’est pas ce qu’on nous a fait mais ce que nous avons fait de ce qu’on nous a fait.

Il nous renvoie donc la responsabilité de notre propre vie, de nos actes et nous sort ainsi du rôle de victime impuissante et figée. À partir de ce moment, nous pouvons être sujet de ce qui nous arrive et plus seulement objet du destin. 

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CItation

« Je crois qu'il n'a été donné qu'à un seul texte littéraire d'exprimer la totalité des principales constantes du conflit inhérents à la condition humaine. Elles sont au nombre de cinq : l'affrontement des hommes et des femmes, de la vieillesse et de la jeunesse, de la société et de l'individu, des vivants et des morts, des hommes et de(s) dieu(x).» Georges Steiner, Les Antigones, Ed. Gallimard, p. 253

Bande-annonce du film