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Les amitiés maléfiques - Alix Renaud

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Causerie à Ciné-psy le 3 avril 2007 (au Mille-feuille, chemin Sainte-Foy)

Les Amitiés maléfiques 

   Bien qu’on ait abondamment parlé de ce film depuis sa parution, il ne me semble pas inutile d’en faire une brève présentation et de vous résumer l’histoire à partir de différents documents 

   Normalien et docteur en philosophie, Emmanuel Bourdieu s’est d’abord orienté vers l’enseignement avant de se mettre à écrire des pièces de théâtre. L’une d’elles, écrite en collaboration avec Frédéric Bélier-Garcia et montée par Denys Podalydès s’intitule Le Mental de l’équipe : j’en dirai un mot tout à l’heure. Après avoir collaboré avec différents cinéastes (Nicole Garcia : Place Vendôme; Catherine Corsini : La Nouvelle Ève), réalisé un court métrage (Venise, 1998) et un moyen métrage, Candidature (la distribution inclut Denys Podalydès) qui remporte le prix Jean-Vigo en 2001. Ce prix, comme on le sait, «est destiné à encourager un auteur d’avenir». Dans une certaine mesure, Candidature préfigure Les Amitiés maléfiques. Il s’agit d’une véritable charge, teintée d’humour noir, contre l’université, la jalousie et les mesquineries de couloirs. Cela peut aller jusqu’à la cruauté. En réponse à ceux qui laissent entendre qu’il a donné dans la caricature, Emmanuel Bourdieu répond textuellement :

    J’ai voulu dénoncer cette violence qui existe dans le milieu universitaire. Caricatural ? Peut-être. Ce qui me rassure, c’est qu’un ami prof m’a dit : «Tu es en deçà de la réalité.»

    (Web de L’Humanité, 18 février 2004) 

   D’ailleurs, il connaît lui-même ce milieu pour y avoir été - et je cite - «un jeune prof précaire, un peu aigri, ne sachant qu’en septembre ce que j’avais à enseigner en octobre, à qui ses collègues donnaient leurs paquets de copies, surpris que je refuse de les corriger». Voici donc comment l’auteur présente Candidature :« Jean [Denis Podalydès], candidat des plus anxieux se débarrasse de Luc, un concurrent gênant, en le laissant dormir dans le bus qui les menait au concours. Devenu prof et désormais dans le jury, il tentera tout pour le repêcher, avant de découvrir qu'il a créé un serial-killer à l'échelle universitaire...» 
 

   Avec Les Amitiés maléfiques, on se retrouve de nouveau à l’Université, mais, cette fois, du côté des étudiants plutôt que dans le camp des enseignants. C’est jour de rentrée à la Sorbonne. Dans un amphithéâtre de la faculté des lettres où «officie» le  PROFESSEUR MORTIER (Jacques Bonnaffé), les trois principaux personnages du film font connaissance : ELOI DUHAUT (Malik Zidi), ALEXANDRE PARIENTE (Alexandre Steiger) et ANDRÉ MORNEY (Thibault Vinçon). Il y a également ÉDOUARD FRANCHON (Thomas Blanchard), mais, pendant un bon moment, il occupera moins de place que les deux premiers, Éloi et Alexandre. Au lieu d’attendre la semaine suivante, comme s’y attend le professeur, André se lance au pied levé, et avec une apparente désinvolture, dans un exposé sur l’écriture - ou plutôt sur «la nécessité de l’écriture». C’est son moment de gloire, un moment fort du film, puisqu’il nous révèle un personnage particulièrement doué qui, de ce fait, exercera une véritable fascination sur les autres étudiants en littérature, en particulier Éloi et Alexandre. 
 

   Les premiers dialogues du film illustrent clairement pour nous la nature des rapports qu’entretiennent étudiants et professeurs dans le milieu français de l’enseignement. Mortier n’hésite pas à corriger Alexandre qui, par une maladresse de langage, dit «je m’excuse» au lieu de «je vous prie de m’excuser» . Il n’hésite pas non plus à interpeller les étudiants qui arrivent en retard. «Vous allez rester là pendant deux heures?» lance-t-il à Éloi qui vient d’arriver et se tient debout près de la porte, au fond de l’amphithéâtre. Éloi est un timide; la suite du film nous le fera bien voir. Mais, pour le moment, il est tout bonnement subjugué par les propos d’André qui, installé dans le siège du professeur Mortier, pontifie avec brio et assurance :

    L’écriture doit être nécessaire. Écrire n’est justifié, ni même n’a de sens, qu’à condition d’être absolument vital. Du moment qu’on peut faire autrement, du moment qu’il y a une possibilité même infime de ne pas le faire, écrire est une imposture... et une maladie, qu’il faut soigner. 

   En terminant son brillant exposé, André remarque Éloi qui, immobile, ne le quitte pas des yeux. A-t-il tout de suite repéré une... «victime» ou une «proie»? Nous avons affaire, en effet, à une sorte de prédateur - un «prédateur psychologique», si l’on peut dire. Selon lui, la teneur de ses propos sur l’écriture devrait servir de vade-mecum à tous ceux qui, avec lui, finiront par former un petit cercle d’intellos. Cercle dont il est le centre, évidemment. Il assène le moindre de ses poncifs sur le ton catégorique de celui qui sait. Son leitmotiv? Une citation de Karl Kraus, l’un des plus importants écrivains autrichiens du XXe siècle :

    Pourquoi certains écrivent-ils? Parce qu’ils n’ont pas assez de caractère pour s’en empêcher. 

   Notons en passant que cette affirmation ne sera pas chaque fois répétée textuellement. À un certain moment, il dira «tempérament» (au lieu de «caractère») et «pour ne pas le faire» (au lieu de «pour s’en empêcher»). Qui est ce Karl Kraus dont André semble avoir fait son maître à penser? Un écrivain satirique, parfois méchant, producteur d’aphorismes, ennemi juré de la psychanalyse qui, selon lui, invente des maladies et prétend les guérir. Il fut aussi un adversaire inconditionnel du féminisme, encore naissant, dont le «virus» mettait en péril, selon lui, les prérogatives masculines. André adopte donc le ton péremptoire de son maître à penser et, aussi brillant qu’il soit, il n’écrit pas. N’est-ce pas pour les autres une preuve indéniable qu’il croit à ce qu’il affirme et vit selon ses convictions? Bel exemple pour ceux qui le côtoient et qui, dès lors, tentent de se conformer aux préceptes de leur gourou, ne serait-ce que pour continuer à bénéficier de sa sympathie. Et de son apparente estime. Apparente, car, profitant de son ascendant sur eux, André ne rate pas une occasion de leur adresser une remarque désobligeante. 

   Le film d’Emmanuel Bourdieu est ponctué d petites scènes, parfois semblables à des esquisses, qui mettent surtout en relief l’intransigeance d’André. Le mépris dont fait preuve ce dernier révèle peu à peu un aspect troublant de son personnage. On peut y voir de la méchanceté ou une forme de duplicité; on peut y voir aussi la manifestation d’un désespoir dont le spectateur aura un peu plus tard l’explication. Mais, surtout, on peut y voir une réaction, enfantine peut-être, à ce qu’André perçoit comme une trahison. 

   Alors que leur petit groupe fait la fête, on voit arriver SUZANNE (Françoise Gillard), une «littéraire» comme eux. C’est sur un ton railleur qu’André nous laisse entendre qu’elle est «poétesse» et ajoute : «Comment peut-on fréquenter une conne pareille?» Mais voilà : Suzanne félicite Franchon à haute voix pour la nouvelle qu’il vient de publier dans une revue. «C’est rien qu’une tentative», plaide Franchon qu’André, bouleversé, ne quitte pas des yeux. Mal à l’aise, Franchon se sauve, disant même à une fille qui voulait l’embrasser : «Je n’ai pas le temps.» André le rejoint dans la rue, l’apostrophe, l’engueule et laisse tomber d’un air dégoûté : «Tout ça pour coucher avec la bibliothécaire!» 

   Le spectateur se demande pourquoi. À plusieurs reprises, il se demandera pourquoi, pourquoi une réaction aussi vive chaque fois que quelqu’un semble s’écarter du chemin qu’André lui a tracé... ou emprunte une voie dont André a voulu le détourner. 

   À partir de cette scène avec Franchon commence ce qu’il faut bien appeler la «dégringolade» d’André. Peu après, au cours d’un entretien au sujet de son mémoire qu’il prétend avoir retravaillé, le professeur Mortier lui dit calmement : «J’ai la nette impression que vous vous foutez de moi.» Et il ajoute : «... rien qui fasse de ce manuscrit plus qu’une esquisse, brillante, bien entendu, comme tout ce que vous dites et écrivez, mais totalement en deçà de l’exigence minimale d’une recherche universitaire digne de ce nom.» Le coup de grâce ne tarde pas : «Il est hors de question désormais que je dirige votre maîtrise.» 

   Et voilà cet être sûr de lui qui, désespéré, s’installe à son ordinateur... et ne parvient pas à rédiger plus que quelques lignes. Le voilà qui efface de l’ordinateur de MARGUERITE (Natacha Régnier) le manuscrit qu’elle a rédigé - en secret, bien sûr, car elle aussi se trouve sous l’emprise d’André, lequel couche avec elle après avoir affirmé à Éloi : «Elle te mange des yeux... elle est à toi, cette fille...» 

   Tous ceux qui ont un jour écrit autre chose qu’une lettre ou un document administratif ont dû éprouver ne serait-ce qu’un léger malaise en voyant Éloi se résoudre à jeter aux poubelles le manuscrit qu’il a rédigé en secret. Geste symbolique, si l’on peut dire, puisqu’il confirme, presque à la manière d’un rituel, l’emprise d’André à laquelle Éloi semble le plus soumis de tous. Intuition féminine ou sixième sens? Toujours est-il que FLORENCE DUHAUT, la mère d’Éloi (Dominique Blanc), romancière connue, observe la scène de sa fenêtre. Et nous savons qu’elle interviendra; du moins, nous souhaitons qu’elle intervienne. C’est ce qu’elle fera. Elle récupère le manuscrit et le soumet à un éditeur qui l’accepte d’emblée. 

   Après avoir passé la nuit chez Marguerite et l’avoir aidée à reconstituer son manuscrit effacé de l’ordinateur, Éloi retrouve chez lui sa mère en compagnie d’André. Il apprend du même coup, par un André acerbe, que son livre, rescapé des poubelles, va paraître bientôt sous le titre De nécessité vertu. Qui plus est, André a deviné qu’Éloi a passé la nuit avec Marguerite : «Il s’occupait de ma femme», dit-il, quand Florence demande à son fils où il était. Il a aussi deviné qu’Éloi a réchappé le manuscrit de Marguerite et ne se prive pas du plaisir de juger avec dédain. «C’est narcissique et nul», déclare-t-il entre autres. Alors qu’Éloi reproche à sa mère d’avoir sauvé le manuscrit et la menace même de la traîner en justice, André intervient d’un ton faussement détaché : «Éloi... Excuse-moi de t’interrompre, mon vieux, mais je croyais que tu n’écrivais pas?» Et, malgré les protestations et les justifications d’Éloi, il conclut : «Et moi qui me suis battu pour faire de toi un type bien!» On dirait presque une scène de ménage. 

   Le voilà aux abois. Il ne subsiste plus rien de sa superbe, car tout lui échappe. Il ne lui reste plus que la fuite... pour cacher aux autres le spectacle de sa déchéance. Et, puisque Mortier ne l’enverra pas poursuivre ses études aux États-Unis, comme il en avait été question, il se retrouve professeur de culture générale dans une base militaire de province, après avoir laissé croire aux autres qu’il partait. Ses amis ne découvriront la supercherie que plus tard... 

   De tous ces personnages gravitant autour d’André, un seul trouve grâce à ses yeux : Alexandre, qui hésitait entre l’écriture et la scène. André fera tout pour l’encourager à choisir cette dernière, traficotera même des documents officiels pour permettre à son protégé de se présenter à une audition - et l’y accompagnera, d’ailleurs. Est-ce pour s’assurer que l’autre ne change pas d’idée? 

   Ce détail fait bien comprendre que c’est contre l’écriture qu’il en a. La question se pose donc une nouvelle fois : pourquoi un tel négativisme et pourquoi ce négativisme est-il à ce point circonscrit? 

   Dans Problèmes de l’âme moderne (Paris, Buchet/Chastel, 1960, page 227), Carl Jung rappelle ceci : «Personne n’entre dans la vie sans idées préconçues, fausses parfois, c’est-à-dire en désaccord avec les conditions extérieures. Souvent il s’agit de grandes espérances, de sous-estimation des difficultés extérieures, d’un optimisme non justifié ou de négativisme.»

   Étudiant brillant, André a certainement nourri de grandes ambitions littéraires. Depuis l’enfance, peut-être, on lui a répété qu’il était le meilleur et qu’il était promis aux plus belles réussites. Il a beaucoup lu, improvise avec aisance, mais il ne produit pas. Est-il trop exigeant envers lui-même au point de ne pas considérer à sa juste valeur ce qu’il écrit? Toujours est-il qu’il n’existe aucune preuve matérielle de sa supériorité intellectuelle. Dès lors, dans ce domaine, tout concurrent n’est plus un simple rival , mais un ennemi. Un ennemi qu’il faut séduire, car lui, André, a tout ce qu’il faut pour cela. 

  Certains critiques n’ont pas manqué de faire un rapprochement entre le titre du film, Les Amitiés maléfiques, et Les Liaisons dangereuses de Laclos. On a comparé André, non pas au vicomte de Valmont, mais à la marquise de Merteuil. En effet, il existe une certaine parenté entre les deux personnages et une certaine analogie entre les deux intrigues. Mais on ne devrait pas oublier que la marquise de Merteuil agit finalement par dépit, par esprit de vengeance envers Valmont. Mais on ne saurait à aucun moment évoquer l’imposture en ce qui la concerne. André peut aussi nous faire penser à un autre personnage, celui qu’incarne Michel Blanc dans le film Viens chez moi, j’habite chez une copine (Patrice Leconte, 1981). Là, nous avons affaire à un fumiste plutôt qu’à un imposteur. Le mouton enragé, peut-être? Dans ce film de Michel Deville, (1974), Jean-Pierre Cassel joue le démiurge qui manipule à sa guise le personnage principal, mais sans lui nuire, lui apprenant même toutes les ficelles du métier de séducteur. Nous saurons finalement ce qui motive le dévouement du démiurge : un handicap physique. La crainte d’un refus l’empêche de courtiser lui-même celle qu’il adore depuis l’enfance; il décide donc de la séduire par procuration. 

   Pour revenir à André : y aurait-il chez lui un «fond mauvais»? Son handicap l’oriente différemment.  Improductif et stérile, pourquoi ne s’emploie-t-il pas plutôt à conseiller les autres, à les encourager pour pouvoir, ensuite, se sentir partie prenante de leur succès? C’est qu’alors, il ne serait plus lui-même en pleine lumière. Or, c’est de lumière qu’il vit : celle des yeux qui brillent de le voir briller et de régler le sort du monde littéraire d’un aphorisme ou d’une simple boutade. Il en veut à l’écriture comme on en veut à une maîtresse qui nous trahit; il en veut aux autres de même envisager le succès là où ils pourraient, eux, réussir, comme l’amant d’une femme volage en veut d’avance à ceux qui pourraient le cocufier. 

   C’est donc d’orgueil qu’il s’agit, exacerbé par l’échec et par le fait que d’autres constatent cet échec. Quand ses amis découvrent la fourberie d’André, au moment même où le livre d’Éloi est acclamé par la critique et récompensé, ils lui en veulent de leur avoir menti, mais n’éprouvent finalement que de la pitié. On aurait sans doute tort de comparer la fin de ce film avec le happy-end simpliste de certaines productions américaines, du genre «les mauvais sont punis et les bons, récompensés». Certains ont jugé le film bavard. Emmanuel Bourdieu décrit Les Amitiés maléfiques comme «un film d'action sur la violence du langage» (lemonde.fr, 3 avril 2007). Il avait déjà rappelé ceci par ailleurs (L’Humanité, 18 février 2004) : 

    On me dit que mes films sont bavards, mais pour moi, le discours, c’est de l’action. On peut porter de terribles atteintes avec des mots. Là, nous avons beaucoup travaillé en creux. L’émotion arrive entre les répliques. 

   Dans le cas de ce film, l’efficacité et la qualité des dialogues nous préserve de l’ennui qu’on éprouve a regarder certains films à tendance itello qui tiennent davantage du délire verbal que de la cinématographie. 

Alix Renaud

3 avril 2007

 


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CItation

« Où il sera question de grands disparus, d’un pacte de mort qui donne son sel à la vie, du puissant appel de la forêt et de l’amour qui donne aussi son prix à la vie.
[…] L’histoire est celle de trois vieillards qui ont choisi de disparaître en forêt. Trois êtres épris de liberté.
– La liberté, c’est de choisir sa vie.
– Et sa mort. »

Extrait du roman Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, XYZ éditeur, 2011, p. 9.