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Paranoïd Park - Suzanne Bouchard

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Cliquer ici pour lire le commentaire de Marcel Gaumond sur le film Paranoïd Park

Le secret. L’imperceptible.
par Suzanne Bouchard, psychologue-psychanalyste 

 

Ne dis rien !

À personne

Jamais

Dans les braises

Le temps chante.

Ossip Mandelstam (poète russe 1891-1938, Varsovie)

 Paranoïd Park.
 
Le film ouvre sur ces paroles du jeune Alex :

«J’ai mon stylo, mon cahier à spirale…Je ne sais par où commencer. Je ne sais même pas si ce truc est à ma portée. Mais je vais essayer. Ça ne peut guère empirer les choses. » Peut-on se saisir des  réactions de sidération, des échappées de la pensée inhérentes à toute expérience traumatisante ? Comment, sans pour autant faire l’économie des affects, redonner vie aux zones psychiques clivées sinon en témoignant, pour soi-même d’abord mais dans une parole adressée à un autre, du rôle que l’on y a joué. 


Alex

 

Il s’agit pour moi, ce soir, de mettre en mots, à partir de mon intériorité, ce qui de ce drame  laisse apercevoir de l’intériorité de l’autre. De soi et l’autre; de soi avec l’autre, de soi en tant que présence à l’autre…à moins que ce ne soit de l’autre en soi. Je n’ai pas résisté à la tentation de la théorie (autour de l’adolescence, du trauma, du secret, de la rencontre, de l’amitié, de la solitude…et j’en passe) avec le souci de ne pas déshumaniser ce film mais bien de vous inviter, comme à l’écoute d’un rêve, à vous  laisser surprendre, à traduire un perçu en un entendu, sans  présumer de la dynamique interne, de la conflictualité psychique d’un adolescent dont l’historicité nous échappe.


Avec Paranoïd Park, Gus Van Sant illustre cette phrase, un peu lapidaire, de Paul Valéry lorsque  dans Ses Cahiers il écrit :  «le plus profond c’est la surface»… Complexité entre l’espace interne et le monde externe, mouvement incessant entre l’individu et la société dans laquelle ce dernier  s’inscrit. Société qui, sous couvert d’humanisme, impose parfois ses valeurs, trace trop souvent le chemin à suivre, impose un cadre plutôt qu’un encadrement, condamne la différence et entrave par le fait même le déploiement de l’individualité. Qui suis-je? D’où viens-je? Quel adulte serai-je? Quels sont mes repères? Autant de questions qui alimentent nos réflexions  mais avec une acuité particulière à l’adolescence; l’adolescence période où toutes  les possibilités qui se présentent peuvent paradoxalement fragiliser le sentiment d’être, sinon d’être soi. 


Pour Alex, l’adolescence signe la mort de l’enfance ( mise à mort de l’excitation, de la spontanéité et de l’insouciance ). Comment dès lors envisager la vie adulte? «Avant, dira-t-il, tout était naturel; maintenant je suis tout le temps à penser, ça ne m’arrive plus de juste faire quelque chose». Il déambule, son skate sous le bras, tel un prolongement de lui-même, il hésite. «Je ne suis pas encore prêt» dit-il à son ami Jared, qui, philosophe à ses heures, lui rétorque que l’on n’est jamais prêt pour Paranoïd Park…pour se lancer dans la vie. Alex observe, doute, se tient en périphérie, tente  d’étouffer sa tempête intérieure. À la maison, le climat s’est alourdi au fil de l’été, il est question de divorce entre ses parents, son jeune frère n’arrive plus à manger, la communication est rompue, la souffrance les isole… et Alex de se rassurer en se comparant «à tous ces mecs qui en bavent encore plus dans une atmosphère de danger et d’inachèvement». Nous le sentons impuissant, attiré autant qu’effrayé à l’orée d’un monde qu’il ne saisit pas encore. Alors que la quête en est une de recherche d’individualité, la foule, l’anonymat deviennent des remèdes; l’idéal du groupe pouvant, pour un moment, temporiser les conflits internes.


Nous le retrouvons donc seul, à un moment où il aurait  eu besoin que quelqu’un soit là. Nous ne savons rien de l’enfance d’Alex; nous savons seulement que ceux que l’on a laissé tomber gardent la trace de ce qui a été éprouvé au moment où, ayant besoin de quelqu’un, ils n’ont rencontré que l’absence. Puisant un minimum de contenance dans son skate, il se laisse aborder par Scratch qui en impose. Oscillant entre la méfiance et l’attraction, il le suit dans un jeu qui, très vite tourne au drame. 


«En un seul instant, je venais de bousiller ma vie…un seul faux pas et j’avais anéanti toutes mes chances de mener une vie normale». «Je ne pouvais pas y croire! Où étais-je, que venait-il de se passer? Exproprié de mon corps, ma tête disait mais mon corps refusait». Véritable scission d’avec lui-même. Désemparé. Bien au-delà de l’angoisse, c’est l’effroi, en lui, autour de lui, c’est l’impossibilité de composer avec la situation, de croire ce qui est là sous ses yeux. Il fallait appeler quelqu’un…, quelqu’un de confiance…, quelqu’un qui saurait. Cette fois encore, quelqu’un a manqué; quelqu’un a manqué à cet instant précis où il aurait dû être présent. Il fallait se reprendre, sortir de ce cauchemar, ce monde n’était  pas le sien, il n’était pas une mauvaise personne. Pas lui. Et pourtant. Que venait-il de se passer? Pourquoi, diable, ce vigile s’en était-il pris à eux avec cette agressivité? Il n’avait que repoussé l’agresseur. Qui était l’agresseur? Était-ce bien vrai qu’il n’était pas une mauvaise personne? L’irréalité de la situation le soulageait un bref instant puis, très vite, trop vite, le retour de la réalité  l’immobilisait. Véritable persécution interne, comment se fuir soi-même? Comment rattraper un «trop tard»?


Rupture catastrophique dans la continuité d’être, le trauma ne relève pas tant de l’événement mais plutôt de l’incapacité psychique d’en élaborer les affects. Nous voyons Alex psychiquement débordé, essayant de se contenir,  projetant ses peurs : «on ne va pas me croire, on va m’accuser»; attaqué  par la douleur : «suis-je une mauvaise personne? Qu’est-ce qui s’est emparé de moi pour que je pose ce geste?». Traqué par les démons de son imagination à la dérive. L’effraction est interne autant qu’externe. Les pensées se bousculent, se contredisent, s’annulent…, vers qui se tourner? Qui appeler? Le besoin d’aide devient  aussi pathétique que la misère quand l’autre ne répond pas. Nous voyons Alex négocier fermement avec lui-même l’idée de demander de l’aide, envisager la possibilité de se confier, chercher un appui. Selon Ferenczi,« l’être qui reste seul doit s’aider lui-même et, à cet effet, se cliver en celui qui aide et celui qui est aidé ».   


Seul. Face à lui-même. Seul. Face à sa douleur. La douleur de son âme en écho dans sa chair. Il s’effondre. Son corps imperméable à son cerveau…, sa psyché imperméable à l’eau qu’il laisse couler sur sa peau. Ultime refuge. La détresse est là. Autant l’angoisse occupe le monde interne de l’individu, autant la détresse le laisse vide, désemparé. La vie existe mais à l’extérieur de soi. Survivre. Survivre même si cela nécessite l’effacement d’une partie de soi. Dans  L’ancien, l’effroyablement ancien, Maurice Blanchot écrit : «depuis cette date impitoyablement précise le temps a été paralysé, et nous vivons, ou plutôt nous survivons, sous la fascination d’un regard mort ». La roue du temps, pour Alex, venait de sortir de son ornière.


C’était décidé, il ne parlerait pas! Faire face, ne pas se laisser ébranler, rester immuable, rester vivant, survivre. Malgré tout, malgré ce poids.  


«Mais qu’est-ce qu’on était supposé faire avec ce poids? Une fois qu’on l’avait sur soi? Être un homme tout bonnement? Prendre sur soi et puis voilà? Peut-être que c’était là le vrai test? Ce pourquoi tant d’hommes adultes semblaient si ridicules…ils n’avaient jamais senti cette responsabilité». «Comme mon père» ajoutera-t-il. Endosser les habits d’un adulte à 17 ans. Flotter dans les vêtements d’un adulte comme on se laisse porter par le désir de l’autre;  passivement, sans résistance puisque l’on n’y est pas vraiment. L’aspect irréel de la scène sexuelle nous propulse en dehors de toute possibilité narrative. Quand peut-on quitter le monde de la tendresse pour celui de l’amour, de l’incertitude amoureuse?  Comment la sexualité pourrait-elle signifier quelque chose lorsque l’on n’est plus assuré du lendemain, lorsque l’on est devenu le secret que l’on croyait garder. Supposé protéger la personne, un tel secret vient forcément entraver les possibilités d’élaboration en fermant la route aux nouvelles expériences. Ne plus se sentir vivre sa vie. Le secret, la douleur se sont saisis de lui. Tuer les paroles avant de les prononcer, étouffer les désirs, traverser les jours tel un automate. Le moi du sujet s’abuse, est abusé, nous abuse. Autant le secret permet de sauvegarder ce qui, dans le cours de la vie était menacé, autant il risque d’enfermer le soi, de garder le sujet séparé de lui et du monde extérieur.


« Où sont les hommes? » demandait le Petit Prince de St-Exupéry. Alex pourrait bien s’approprier la même question. Où sont les hommes, où sont les adultes? Qui me sert de modèle? Qui me semble susceptible de confiance, d’idéalisation? La quête d’identité se fonde sur la fiabilité de l’autre. Le sentiment de soi reste tributaire du regard de l’autre.  


C’est dire toute la valeur mutative d’une vraie rencontre. Macy a eu cette présence. Elle a eu la perspicacité, l’intuition et la  capacité de lui refléter un perçu et la solidité pour refuser de nier ce qu’elle sentait. « Tu passes par beaucoup de choses » lui répète-t-elle à deux reprises, sans se laisser démonter par le silence, par la tentative de négation, voire de détournement d’Alex. Comment ne pas être rejoint par cette marque d’attention, par cette sympathie? Comment ne pas être touché par la disponibilité dont elle fait preuve? À l’écoute, sans être harcelante, ni intrusive, refusant d’être déportée. Alex va bien tenter, dans un premier temps, de transposer leur  propos sur la misère dans le monde. Comment se plaindre de nos petits malheurs quand des gens meurent de faim en Afrique? «Nos petites histoires deviennent banales» essaie-t-il de lui suggérer. «Pas si c’est à toi qu’elles arrivent» saura-t-elle lui rétorquer. Aucune insistance de sa part, aucune curiosité, mais une présence et le changement s’est amorcé. Alors qu’il se tenait à lui-même des conversations, depuis trop  longtemps déjà, voilà  qu’il y aurait la possibilité d’une présence, d’une rencontre. «Écris-moi» lui suggère-t-elle. Peu importe ensuite ce que tu feras de la lettre : poste-la, cache-la, brûle-la. Mais partage ce qui est là en souffrance, souffrant. L’écriture, la feuille de papier peut faire office de tiers, permettre qu’un dialogue intérieur reprenne. Surtout quand il a une adresse. «Tire-moi» lui dira-t-il. Effectivement elle l’a tiré de là.


On peut penser, sans trop de risque de se  tromper, en conviendrez-vous, que Macy en lui ouvrant une possibilité de dire, de se dire, relance par la même occasion, la possibilité de désirer, la reprise d’investissements objectaux et lui permet d’éviter la déshumanisation inhérente à la perte de tous liens significatifs pour lui. 


La capacité réflexive, c’est-à-dire, la capacité de se voir, de poser un jugement sur soi, de se distancier, de se dédoubler en un Je et un Moi, de penser un tant soit peu sa finitude, ses lacunes, ses manques, ses besoins tout autant que  la qualité du regard  que l’autre pose ou posera sur  soi, instaurent-restaurent  le développement de la permanence de soi, le sentiment interne de sécurité ainsi que la confiance fondamentale en soi et dans les autres. La sincérité, la sympathie de Macy venait relancer le processus et lui permettait d’être à nouveau le sujet de ses désirs, de ses besoins et de s’approprier son développement, d’envisager à nouveau un futur. Le sien.

 

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CItation

« Où il sera question de grands disparus, d’un pacte de mort qui donne son sel à la vie, du puissant appel de la forêt et de l’amour qui donne aussi son prix à la vie.
[…] L’histoire est celle de trois vieillards qui ont choisi de disparaître en forêt. Trois êtres épris de liberté.
– La liberté, c’est de choisir sa vie.
– Et sa mort. »

Extrait du roman Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, XYZ éditeur, 2011, p. 9.