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Un conte de Noël - Marcel Gaumond

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UN RÈGLEMENT DE COMPTE DE NOËL 

« Elle passa la main dans ses cheveux, saisit une mèche et la tint aussi immobile que si elle avait complètement oublié sa main. En même temps, ses yeux prenaient une expression triste, pleine d'âme, et ses lèvres s'ouvraient un peu comme sous l'effet d'un grand étonnement. Cette attitude peut vous mener au désespoir, car elle signifie qu’en cet instant elle se laisse tomber hors de tout. Elle n'est en quelque sorte plus là, elle ne prend plus la responsabilité de rien et demande d'être  laissée tranquille, peu importe que la terre continue à tourner. Dans ce geste se mêlent douleur et autoprotection, et aussi du narcissisme. Et après plus de vingt-cinq ans, je ne sais toujours pas avec certitude ce qu'il y entre de comédie. » 

Pascal Mercier, L’accordeur de piano, Libella Maren Sell, Paris, 2008, p. 371.  

Comment savoir, en effet, avec certitude, ce qui se passe dans l’âme de l’autre? Tout comme dans notre propre âme, d’ailleurs. Pour le savoir, il faudrait tout connaître de soi et de l’autre, de cet autre à qui l’on demande, incidemment, d’être le fidèle, reconnaissant et révélateur miroir de soi. Il faudrait tout connaître du potentiel d’un soi dans ce qu’il comporte encore d’inexploré, voire même parfois, à cause d’embûches trop tôt ou trop violemment placées sur le chemin de la croissance, d’inexplorable.

  « Nous restons nécessairement étrangers à nous-mêmes, postule Nietzsche dans son essai intitulé La généalogie de la morale, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons faire autrement que de nous prendre pour autre chose que ce que nous sommes, pour nous vaut de toute éternité la formule: "Chacun est à soi-même le plus lointain" ».

 Bien que Junon-la-mère et Abel-le-père  aient des rôles de première importance dans le roman familial que nous livre Un Conte de Noël, c’est Élizabeth qui, à mon avis, constitue le pivot fragile sur lequel oscille ce qu’il y a de plus problématique, de plus inaccessible, de plus dissocié, de plus désespérant dans cette famille qui, de par le type de portrait qu’en trace Arnaud Despleschin, a valeur de famille paradigmatique, c’est-à-dire de modèle à partir duquel il devient possible de comprendre ce qu’une infinité de familles vit dans la multiplicité des conflits auxquels elle est quotidiennement livrée.

 Èlizabeth est triste. Triste et en colère. Triste et haineuse. Elle en veut au monde entier. Même qu’elle en veut au thérapeute forcé, dans sa position, d’accueillir, semaine après semaine, l’intarissable flot de tristesse et de haine qui n’a de cesse de sourdre en elle. Et pourtant Élizabeth a d’elle-même l’image de quelqu’un qui a eu une enfance heureuse. Petite, n’était-elle pas gaie et enjouée? Ne faisait-elle pas le bonheur de ses parents? Ne méritait-elle  pas une pleine reconnaissance de la part de ceux-ci pour avoir assumé le rôle de l’aînée, suite au décès de son frère Joseph qu’Henri le nouveau-né n’avait pu sauver? N’était-ce pas elle qui, en plus, avait sauvé toute la famille de la faillite, lorsque Henri, stigmatisé dans l’image de l’irresponsable, de l’instable et de l’exécrable, avait  cumulé des dettes se chiffrant au-delà de la valeur du patrimoine familial?

   Élizabeth, dit-elle elle-même à son thérapeute, ne manque de rien. Elle a tout pour être heureuse : mari, enfant, succès comme écrivaine, richesse. Mais elle est d’une indomptable tristesse dont elle ne parvient pas à débusquer l’origine. La mort de son frère Joseph, alors qu’elle avait  à peine quatre ans? Non, ce n’est pas ce deuil-là qui l’atterre ainsi, persiste-t-elle à dire, bien que cela semble être, tant pour son thérapeute que pour son père, la clef explicative. Et par ailleurs, comment expliquer la haine qu’elle éprouve pour son frère Henri? Lorsqu’on l’interroge là-dessus, cette fois la réponse est claire : Henri est un être dénaturé. Comment comprendre autrement qu’il n’ait jamais été aimé par Junon, leur mère? Henri est un être imprévisible comme le Mal. Henri est l’incarnation du Diable : propos qu’elle tient, encore là, à son thérapeute. Ainsi, la fête de Noël, occasion pour tous les membres de sa famille de se trouver réunis, est-elle pour elle comme une anti-fête au cours de laquelle allait refaire surface celui qu’elle avait ostracisé, répudié, exclu, banni de son univers. Henri, dont la naissance avait été pressentie comme l’avènement  possible du salut médical de Joseph, était devenu dans l’âme d’Élizabeth l’égal de l’Antéchrist, celui par qui s’était installé le malheur dans la famille. Dès son état embryonnaire, dès lors que l’on avait constaté son incompatibilité sanguine avec Joseph et que du coup on ne pouvait plus compter sur un transfert de la moelle osseuse salvatrice, Henri était devenu le Bouc émissaire en qui Élizabeth allait projeter tout le mal qu’elle portait en elle : sa propre incapacité de guérir Joseph, sa propre incompatibilité,  son inaptitude à transformer la pulsion de mort en pulsion de vie.

 Le destin d’Élizabeth, peut-on penser, fut scellé à l’âge de quatre ans. Scellé non pas tant par le terrible chagrin de la perte de son frangin – c’est de ce deuil-là non accompli que  son thérapeute et son père la croit victime  – que par le radical sentiment d’impuissance alors éprouvé devant une tâche impossible à accomplir : tromper la mort!  Ce qui revient à dire : « Réussir là où père et mère ont échoué. Réussir là où tous les ancêtres avant ceux-ci, depuis le commencement du monde, ont échoué. Donner la vue aux aveugles, le mouvement aux paralytiques, du pain et de l’espoir à ceux qui n’en ont plus. Transformer l’ordre du monde. Accomplir un miracle. Pouvoir guérir Joseph. Soustraire Joseph à la mort. » Car si Joseph guérit, devait se dire Élizabeth, dans son cœur éploré d’enfant, ma mère retrouvera sa joie de vivre et du coup, me la transmettra.  Mais si moi je ne le peux pas, ‘guérir Joseph’, devait encore se dire Élizabeth, peut-être  que celui qui suivra, cet enfant qui va naître, lui le pourra. Et alors, un avenir à nouveau s’ouvrira. »

  Henri, comme on sait, n’avait pas le sang qu’il fallait pour répondre à cette demande. Henri allait décevoir tout le monde, à commencer par sa grande toute petite sœur. À défaut de pouvoir être le sauveur, Henri allait devoir s’accommoder du rôle de l’emmerdeur. Sur l’échiquier familial, il allait devoir jouer le rôle du paria. Élizabeth n’attendait que le moment propice, que le fatidique concours de circonstances, pour décréter une fatwa sur la tête de Henri. Puisse sa faute à lui, déclarée et bien argumentée - preuves à l’appui et en abondance - signifier sa disculpation à elle.  Mais cela ne se produira pas. Henri, apparemment exclu, ne lui vaudra pas d’être l’aimée, l’adulée, celle vers qui tous tendent des yeux admiratifs. Son mari n’est pas souvent à la maison et son fils, à seize ans, demeure un étranger pour elle. « Pourquoi, dira-t-elle,  continue-t-on  de parler de Joseph qui est bien mort et de se préoccuper si peu de son fils Paul qui lui est bien vivant? »  Projection, encore là : bientôt, on se rendra compte qu’en Paul, son fils, Paul Dédalus, est projetée la même attente que celle qui fut projetée chez Henri. Que ce soit lui qui accomplisse le miracle salutaire que Henri n’a pas su accomplir! Si celui-ci n’a pas su en effet, en guérissant Joseph, redonner vie au cœur de Junon, - Junon la froide mère qui n’hésite pas un seul instant à rappeler à Henri qu’elle ne l’a jamais aimé et qu’elle n’a aucun souvenir de lui enfant – qu’il revienne maintenant à son fils Paul, chair de sa chair,  d’accomplir un miracle dans cette famille. En redonnant une nouvelle vie à celle dont une partie n’a pu survivre à la mort de son premier enfant.  

Pour échapper à la haine de sa sœur Élizabeth et trouver sous un autre ciel de lit l’amour qu’il n’avait pas trouvé auprès de sa mère, celui-ci  a choisi la délinquance, les paradis artificiels et le théâtre,  en somme ce qui pouvait lui permettre d’échapper à une cette réalité dans laquelle on voulait l’enfermer à coups d’attentes insensées. Paul, son neveu, se trouvant à son tour pris au piège de semblables attentes, choisit pour sa part la maladie mentale pour se protéger. Mais Paul n’est pas stupide et son monde interne, complexe et ténébreux, ne correspond en rien à cette étiquette de fou sur laquelle on voudrait bien, par facilité, l’épingler. Paul a des visions, une en particulier : dans la pénombre de la maison de ses grands-parents, il voit Anatole, le chien loup mythique qui avait meublé l’imaginaire de sa mère et de ses oncles, lorsque ceux-ci étaient enfants et jouaient avec lui au sous-sol. Paul se sait hanté par le loup qui n’a pas cessé d’aboyer dans l’âme de sa mère et de hurler les soirs de pleine lune. Rien d’étonnant, donc, qu’à l’âge de 6 ans, âge qu’avait son oncle Joseph au moment de son décès, Paul ait choisi d’être Pégase, au théâtre. Pégase et non Icare, comme on aurait pu s’y attendre, vu le nom de Dédalus hérité de son père.

  Nous connaissons tous l’histoire de Dédale, figure archétypale de l’artiste dans la mythologie grecque. C’est à Dédale, un athénien tour à tour sculpteur, architecte  et inventeur, que le roi Minos avait demandé de construire un labyrinthe afin d’y enfermer le Minotaure, fruit des amours de sa femme Pasiphaée avec un taureau. Or, comme on sait, Dédale eut un fils du nom d’Icare à qui il fabriqua des ailes en cire pour lui permettre d’échapper au labyrinthe en s’envolant. Envol qui fut fatal à Icare au moment où celui-ci, après s’être par orgueil trop approché du soleil, vit ses ailes fondre et fut du coup précipité dans la mer. Et l’on comprendra l’importance cruciale qu’avait pour Paul le fait de s’identifier à Pégase plutôt qu’à Icare, lorsqu’on sait que, suivant la légende, Pégase le cheval ailé était né du cou de la Gorgone dont il s’était échappé au moment où celle-ci fut tuée par le héros Thésée, celui-là même qui avait tué le Minotaure avec l’aide du fil d’Ariane. La légende ajoute – fait non négligeable – que c’est grâce à Pégase que « Bellérophon avait pu tuer la Chimère[1] et remporter la victoire, tout seul, contre les Amazones[2]». Ce qui m’amène à conclure…

 On se souvient de cet échange qui eut lieu dans un salon de coiffure, le jour précédant la nuit de Noël, entre Henri, son cousin Simon et Faunia, en présence de Paul. Il y est question des risques potentiels courus par le donneur de la moelle osseuse et le greffé, en l’occurrence, risques courus par Paul ou Henri, les deux qui présentent une compatibilité avec  Junon, et celle-ci.  Une fois le transfert de la moelle osseuse opérée, dit Simon, ce qui prend naissance alors, « ce n’est ni toi ni ta mère, c’est autre chose, c’est une chimère! »  Et Faunia d’enchaîner :  « Chimère : tête de lion, corps de chèvre, queue de serpent. » Et Simon de poursuivre : « Cette nouvelle chose qui se trouve dans le corps du greffé, prend le pouvoir! » Faunia : « La chimère peut faire le bien de l’autre, mais si elle devient mauvaise elle va haïr l’organisme qui l’accueille. Elle détruira ses organes, ses os, ses nerfs. N’importe quoi. » Simon : « Et quand elle a gagné, elle meurt avec ton cadavre! »

  Henri écoute, interloqué. Paul écoute aussi dans un silence inquiet et sur son visage on peut voir que l’angoisse fait bientôt place à un sourire qui pourrait bien vouloir dire : « Voilà, enfin je comprends! » Mais comprendre quoi, me direz-vous?  Comprendre que la naissance d’un être humain est un événement absolument bouleversant!  Un événement à ce point capital que dans toutes les mythologies, on lui a attribué la qualité du divin.  À commencer par la mythologie judéo-chrétienne où la naissance de Jésus signifie l’avènement d’un sauveur. Là où nous nous enfoncions dans les ténèbres, la naissance de cet enfant signifie un retour à la lumière. Là où la mort semblait avoir pris le pouvoir, la vie soudain, grâce à cet enfant, reprend tous ses droits.

  En lien avec  cette dynamique du couple Eros et Thanatos qui est au centre du drame humain, la Chimère représente à la fois ce qui est source d’angoisse et source d’espoir, source de destruction et source de création. La Chimère est une créature issue de la conjugaison d’êtres différents, unis à l’origine parce qu’éprouvant une « compatibilité » entre eux. La Chimère c’est le qualificatif que donneront des esprits dits « réalistes » aux rêves de certains qui pourtant, dans certains cas, donneront lieu à des projets qui, une fois réalisés, signifieront un mieux être dans la vie psychique et matérielle des humains. Dans ce cas, la combinaison des êtres différents aura insufflé un dynamisme créateur et la Chimère sera alors rebaptisé du nom de « rêve fondateur ». Mais tantôt la Chimère, dans son devenir, ne se révélera rien d’autre qu’un assemblage d’éléments dissociés voués à l’autodestruction.  Son visage prendra alors les traits d’un monstre et s’appellera Minotaure ou Sphinx. Ennemi à combattre.Énigme à déchiffrer.

 La Chimère autrement, ce peut être cet être fantasmatique que le parent, père ou mère, projette dans l’enfant qui va naître, en attendant tout, narcissiquement, de cet enfant, à commencer par la consolation de leur tristesse et la réalisation par lui de tout ce qui fut inachevé ou laissé pour compte dans leur propre existence.  Une telle attente, bien sûr, est infantile et empreinte de l’illusion qu’il est possible d’exercer sainement la fonction parentale sans avoir fait le deuil préalablement de son identification à l’enfant éternel. Ne serait-ce pas ce deuil-là qu’Élizabeth n’est pas parvenu à faire? Ses derniers mots : « Je n’ai pas peur de la mort. J’habite désormais le pays habité par mon fils. »  Propos qui sont à l’opposé de celui qu’avait tenu Abel, au cimetière, suite au décès de son fils Joseph : « Mon fils s’est détaché de moi comme la feuille d’un arbre. Je n’ai rien perdu. Joseph est désormais mon fondateur. Cette perte est ma fondation. Joseph a fait de moi son fils et j’en éprouve une joie immense. »

Marcel Gaumond

2 décembre 2008                    




[1] La Chimère : être monstrueux, lion par devant, dragon derrière,  avec une tête de chèvre qui soufflait des flammes. Produit de l’union de Typhon (père également du Sphinx, monstre féminin auquel Œdipe fut confronté) et de la Vipère Echidna.

[2] Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, P.U.F., 1969, p.351
 


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CItation

« Où il sera question de grands disparus, d’un pacte de mort qui donne son sel à la vie, du puissant appel de la forêt et de l’amour qui donne aussi son prix à la vie.
[…] L’histoire est celle de trois vieillards qui ont choisi de disparaître en forêt. Trois êtres épris de liberté.
– La liberté, c’est de choisir sa vie.
– Et sa mort. »

Extrait du roman Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, XYZ éditeur, 2011, p. 9.