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Séraphine - Geneviève Ousset

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Commentaires sur le film SÉRAPHINE de Martin Provost
par Geneviève Ousset, bachelière en Arts visuels de l’université Laval


Séraphine/Sa personne

Le film « Séraphine » de Martin Provost relate l’histoire de Séraphine Louis dite « de Senlis », peintre autodidacte, méconnue.

Dans cette très belle oeuvre, on couvre presque uniquement la période de  Senlis avec sa rencontre décisive avec Wilhelm Uhde, amateur d’art et collectionneur allemand, soit entre 1912 et 1932.

Le portrait qui est fait de Séraphine, « l’ange au plumeau », comme on l’a parfois surnommée, est certainement  très fidèle à la réalité. Même physiquement, Yolande Moreau ressemble à la vraie Séraphine Louis : visage un peu chafouin, petits yeux en amande ; il se dégage d’elle, une méfiance de paysan normand.
(On est très loin de Scarlett Johansson, interprète de «La jeune fille à la perle » écrasant les pigments pour Vermeer)

Dès son enfance, elle manque d’affection et n’a personne à qui parler, elle ne connaîtra pas sa mère, morte peu de temps après sa naissance. Et son père décède alors qu’elle a juste 7 ans, l’âge de raison, mais quelles raisons peut-on donner à une enfant qui se retrouve seule? C’est sa sœur qui la prend chez elle, mais le temps lui manque et …. Séraphine se replie sur elle-même, est souvent triste. Comme tous les enfants, elle s’invente des jeux, des personnages avec lesquels elle parle. Elle travaille bien à l’école et le soir, pour aider,  elle garde les moutons, mais ce n’est pas là non plus qu’elle peut se faire des petites camarades et parler de ce qui la chagrine.

Elle est croyante et ne doute pas ! Par éducation d’abord : ses parents et sa sœur, l’histoire ne le dit pas. Puis les sœurs qui l’ont  recueillie dès qu’elle devient une jeune fille se sont montrées bonnes avec elle et cela lui suffit  pour adhérer tout entière à leur foi catholique.  Elle pratique, va à la messe, celle des servantes, le matin tôt… probablement tous les jours.

Séraphine est une femme un peu rustre, parfois impolie, pauvrement vêtue, mais ni sotte, ni innocente. Bien au contraire ! Elle est débrouillarde, sait ce qu’elle veut et prend les moyens qu’il faut pour y parvenir.

Elle n’est pas insensible non plus à ce qui se passe autour d’elle et connaît les choses de la vie. Elle a tout son temps pour observer les autres, pendant que plusieurs de ceux-ci la critiquent ou se moquent.  Par exemple, elle se précipite pour enlever les draps du lit dans lequel Anatole, le fils de la propriétaire, vient de coucher avec la servante, sachant bien le drame que cela pourrait provoquer.
Elle ressent également la peine qui habite Wilhelm. Elle voit bien qu'il est triste et troublé. Dans le film, elle lui suggère  de sortir, de marcher dans l'herbe, d'écouter les oiseaux, lui disant que ça va le guérir de son chagrin. Elle sait bien, elle, la joie qui l'envahit au contact de la nature et lui permet de chanter, malgré le côté austère ou ingrat de sa vie.

Elle a aussi son petit coté « borderline ». Malgré la foi qui l'habite, elle est parfois à la limite de l'honnêteté.
En toute complicité avec la Vierge Marie, petit sourire en coin, elle chaparde, se sert : bougie, sang, huile sainte. Elle utilise le four de sa patronne alors que celle-ci est partie se confesser, va se servir chez le droguiste après qu’il a fui son commerce pendant la guerre, tout ça en toute bonne conscience, se disant qu’elle ne peux pas faire autrement. CAR IL FAUT QU’ELLE PEIGNE !
C’est elle qui trouve les pigments nécessaires à la confection des couleurs qu’elle utilise pour ses toiles. Faisant des essais, réajustant, recommençant sans se lasser, sans se plaindre…
Elle a une volonté de fer, rien ne l’arrête. Elle est prête à se priver de sommeil, voire de nourriture  CAR IL FAUT QU’ELLE PEIGNE !

Mais d’où lui vient cette fameuse « nécessité intérieure » dont parlait Kandinsky ?
Elle ne s’écoute pas… mais elle écoute les voix qui lui parlent. Il est question surtout de la Vierge, mais également d’un ange et elle converse avec des saints. (C’est du moins ce qu’elle a écrit durant ses années d’internement).
Les voix lui auraient dit  « TU DOIS PEINDRE ! »
 
Séraphine est-elle animée d'une quête spirituelle ?
Probablement pas. Elle ne doute pas. On pourrait dire qu'elle a la  « foi du charbonnier ».
Elle aime l’atmosphère de recueillement qui se trouve dans la chapelle, les cantiques, la splendeur de la lumière qui descend vers elle, porteuse des tons chatoyants tombant des hauts vitraux colorés. Elle aime entendre le bruissement des feuilles dans les arbres. La plus belle de ses prières est de communier avec toute cette beauté qui lui est donnée généreusement, gratuitement.

«Heureux celui qui plane sur la vie et comprend, sans effort, le langage des fleurs et des choses muettes», écrivait Baudelaire.

De toute façon, elle a compris l’essentiel. Sa spiritualité n’empêche pas sa pratique d’être bien ancrée dans le concret : elle plonge sa main dans le bénitier avec la même simplicité qu’elle plonge ses mains dans la rivière à la recherche d'algues ou de boue. L’eau de la rivière ou du bénitier, pour elle, c’est du pareil au même… Et elle a bien raison !
Lorsqu'elle est dans la nature, elle est dans ce qui est divin, sacré ; elle est en présence de Dieu à travers ses oeuvres et elle jouit de ce contact divin.

Sa vie est dure, mais elle l’accepte, riche de l’enseignement des saints qu’elle a « fréquentés » auprès des sœurs. Sainte Thérèse d’Avila qu’elle cite: « Soyez ardent dans votre ouvrage et vous trouverez Dieu dans vos casseroles » (c’est assez prosaïque !) Il y a aussi une autre référence, à Sainte Thérèse de Lisieux cette fois, la petite Thérèse, « qui a fait des fleurs un langage. Celui  de l’amour, de l’amour  fou » « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre et je ferais pleuvoir sur vous une pluie de roses » La Vierge peinte en rose : n’est-ce pas pour cette raison ?
Toujours des femmes, la Vierge Marie, les deux Thérèse :
Pour les êtres simples, humbles de cœur, la Vierge est la mère, la médiatrice plus accessible, celle qui écoute et celle qui intercède auprès de son fils. On peut croire que cette piété envers la Vierge sera la seule, ou du moins celle qu’elle privilégiera,  mais à partir du jour où elle se sent appréciée, reconnue comme artiste peintre, elle se sent prête pour une autre rencontre.
« Je suis prête » dira-t-elle à la Vierge.

J’aimerais partager avec vous mon interprétation des événements qui entraînent  son internement : objets donnés, robe blanche de  mariée, etc.…
Vous savez peut-être que, dans certaines communautés religieuses, lorsqu’une moniale fait ses voeux perpétuels, elle se présente en robe blanche, telle une mariée, avec parfois une couronne de fleurs (on peut penser à une photo de Thérèse de Lisieux). Elle va donner sa vie à son futur époux : Jésus.
Lorsque Séraphine se fait faire une robe de soie et taffetas, on ne comprend pas pourquoi ; il y a juste elle qui semble le savoir...

Avant d’obtenir une reconnaissance en tant qu’artiste et malgré Wilhelm qui lui dit « Vous avez de l’or dans les mains, Séraphine », elle n’arrive pas à croire en son talent. Jusqu'à la reconnaissance de son travail, elle est comme une novice qui est en transition avant d’entreprendre une nouvelle vie.

À partir du moment où ses tableaux sont appréciés, tout devient facile. Elle va faire une exposition d'envergure, elle reçoit de l'argent - trop peut-être - elle commence à changer.
 Elle n’osait s’approcher de celui qu’elle aime du plus profond d’elle-même « Jésus », se sentant nue, non-présentable, dépouillée de tout, n’ayant rien à offrir…. ni agneaux, ni encens, ni myrrhe.
Mais, désormais, elle prend conscience de sa  réussite. Elle va réaliser son rêve avec cette exposition qui doit avoir lieu, elle a fait ses preuves ; elle a été reconnue comme une artiste de qualité par des experts. Pour reprendre les paroles de l’Évangile : elle a fait fructifier ses talents, et, pour elle, c'est le présent qu'elle offre a son futur époux, son bien-aimé Jésus.

Elle apporte avec elle, elle porte en elle, toutes ses œuvres ; elle est prête à vêtir sa robe blanche et à les lui offrir. Plus, à les lui redonner, en toute humilité, « Regardez, Seigneur, ce que vous avez fait, regardez vos fleurs, vos arbres et vos feuilles, regardez ce que vous nous donnez avec tant de générosité !».  À ce moment ultime où elle semble basculer, ses œuvres ne lui appartiennent déjà plus, et c’est une  prière d’action de grâce  qui monte d’elle vers Dieu. Elle rend à Dieu ce qui lui appartient.

Elle se pense digne d’entrer au couvent et….  c’est à l’asile qu’on la conduit !

Séraphine n’est pas folle mais  fragile, émotivement et affectivement. Elle n’a pas eu d’enfance et pas assez d’amour. Elle n’a pas d’autres choix que de vivre dans ses rêves ce qu’elle ne peut vivre dans la réalité et le dernier vient de lui être retiré.

Si elle avait vécu à notre époque, elle aurait reçu des soins et aurait très certainement fonctionné en société, aidée par une quelconque médication, (ou, pourquoi pas, quelques rencontres avec un psychanalyste….) Mais, à son époque, on avait tôt-fait d’interner les gens qui ne se fondaient pas dans le  moule, même dans les grandes et « bonnes » familles. On pense évidemment à Camille Claudel.
On a affaire à deux femmes intenses, passionnées, entières mais également d’une grande fragilité.

À quel moment l’originalité se transforme-t-elle en trouble psychiatrique ?
À quel moment le délire, qui était constructif, détruit la création, prend toute la place ?
Ce n’est pas moi qui pourrais y répondre.
Séraphine ne peut plus mettre en fleurs son chaos intérieur et c’est l’internement, d’abord à l’hôpital de Senlis puis, un an plus tard, à l’asile de Clermont où elle finira ses jours.

Elle aurait sûrement été mieux au couvent qu’à l’asile, mais sa liberté de choix lui est retirée. Durant son internement, qui durera dix ans, elle a demandé de quoi écrire, jamais de quoi peindre.
« Je suis trop vieille…On ne travaille pas à l’art dans ces établissements, ça ne représente pas mon genre de profession ni mon genre de caractère… »

Camille Claudel, qui a été internée un an après Séraphine, pendant ses 30 ans d’internement ne voudra jamais sculpter.
« En réalité, on voudrait me forcer à faire de la sculpture ici, voyant qu’on n’y arrive pas on m’impose toutes sortes d’ennuis. Cela ne me décidera pas, au contraire. »

Je cite Diderot maintenant: « Le génie est un sujet autonome, libre, créateur de ses propres lois. Toute règle ou contrainte efface sa puissance créatrice à produire le pathétique, le sauvage et le sublime"
 
Pendant l’occupation, plus de 40,000 internés ont été « oubliés »  et sont morts ou ont souffert de carences dans les hôpitaux psychiatriques. Rien que dans l’hôpital psychiatrique de Clermont, plus de 3500 personnes sont mortes d’épuisement et de faim dans des conditions de  misère et de froid inimaginables. Séraphine en fait partie. Elle sera enterrée dans la fosse commune.

C’est suite à ce véritable scandale que la personne handicapée mentale a été considérée autrement, que certaines lois ont été instaurées et qu’on a réalisé que l’être en difficulté pouvait retrouver une vie tranquille, même après une phase critique, en étant aidé hors des murs des asiles. L’asile a changé, il s’est ouvert au monde. Que serait-il arrivé à Séraphine si elle avait vécu aujourd’hui… ?

Je suis tombée par hasard sur  une interview de Christian Bobin qui parlait d’une visite effectuée dans l’asile où se trouvait son père, souffrant d’Alzheimer.
Il mentionnait que, même dans le regard absent des résidents qui s’y trouvaient, il voyait souvent un éclat, une lumière, comme si la vision de l’âme, seule, subsistait dans sa réalité.

Ce que j’aimerais croire c’est que Séraphine ait retrouvé souvent en elle-même la vision de la beauté qu’elle a su si bien nous livrer dans ses œuvres.
La dernière image du film nous la montre, sortant de sa chambre, non fermée à clé, et se dirigeant, seule, vers un grand arbre. C’est gentil de la part du réalisateur… Ça nous réconforte.
Je crois qu’il faut surtout y voir la symbolique d’un rêve qui ne la quittera jamais.
« La beauté est un don durable, c’est une promesse tenue dès l’origine » dit François Cheng. Souhaitons-lui et souhaitons-nous que ce soit également pour l’éternité.

Séraphine/ son œuvre artistique

INSPIRATION et BEAUTÉ


Rien ne prédestinait Séraphine à se consacrer à la peinture, pourtant….
Séraphine a tout pour devenir  une grande artiste. Elle est curieuse, rêveuse, méditative, elle  est adroite et ingénieuse et…elle sait voir !

Lorsque nous étions jeunes, mon père nous disait souvent : « Vous ne savez pas regarder, vous ne voyez rien !» Lui, qui était au volant de la voiture familiale, nous montrait soudain un renard qui s’enfuyait, de jolies fleurs sur le bord du chemin, un cheval galopant près d’une ferme, une lumière particulière … Je crois que, grâce à lui, j’ai appris à voir, à savoir regarder et c’est un très beau cadeau qu’il m’a fait.

Peu de gens savent  regarder… C’est juste un manque d’intérêt sans doute, ou ce n’est pas une priorité. Il faut pouvoir s’arrêter pour regarder, étudier, voir  les nuances de couleur… L’artiste, beaucoup plus qu’une dextérité  manuelle, porte en lui le don, la  capacité de voir.

Le temps que Séraphine ne passe pas à échanger  avec les autres, elle le passe à observer. Et le plus grand bonheur, pour ne pas dire le seul  auquel elle a accès est son contact avec la beauté.
Diderot pensait qu’au-delà de 'l'imitation", l'art nous apprend a voir dans la nature ce que nous ne voyons pas dans la réalité.

Comment  pour Séraphine, ne pas sombrer dans ce qui la guette…  grande tristesse,  solitude qui la broie,  dépression .…. Son seul « atout », dans la vie, est le lien particulier qu’elle a avec la beauté de la nature. Avec son mystère…
Dans son inspirant ouvrage  Cinq méditations sur la beauté  François Cheng nous dit :
« L’univers n’est pas obligé d’être beau, et pourtant il l’est… La beauté existe !  et, cette beauté du monde apparaît comme une énigme. La beauté reste un mystère insondable »

Séraphine vit depuis longtemps déjà dans le mystère de Dieu. Elle s’y ressource, y reprend des forces.  Dans sa foi, elle a développé une réceptivité personnelle, et cette façon d’être la rend présente à ce qui l’entoure.

« Plus l’expérience de beauté  est intense, plus le caractère  poignant de sa brièveté engendre le désir de renouveler  l’expérience, sous une forme forcément  autre, puisque toute expérience est unique. »  Cheng.

Comment perpétuer l’expérience, pour Séraphine, sinon par un travail de création. Elle voit le divin dans l'humble et le simple. Que ce soit à genoux par terre à laver les planchers ou devant sa toile, elle s'abaisse mais sans affectation, encore moins d’ostentation. Qui la verrait ? Et une voix se fait entendre, un déclencheur  qui la pousse à y consacrer tous ses temps libres, la nuit. « Séraphine, tu dois peindre » !  Est-ce Marie ou un ange,  peu importe,  c’est un ordre céleste.

« Il faut que je lève le front, mon inspiration vient d’en haut » dit-elle.

Si l’on se souvient du premier tableau de Séraphine qui nous est montré dans le film, on la voit sous le pommier, qui regarde  en l'air et sans doute, doit prier, mais que voit-elle ? Les pommes ! Et le tableau est une "prise de vue" de pommes vues par en dessous. Ce n’est pas banal, car on ne voit pour ainsi dire jamais, dans une nature morte, par exemple, le « dessous » du fruit. Dans cette première œuvre, on pourrait accepter le terme de :  peintre naïf, mais Wilhelm préfère le terme de « primitifs modernes ».

Lorsqu’on parle de peintres naïfs, il est question de peintres sans réelle formation artistique qui vont donner une vision personnelle de leur vie et des lieux qui les entourent.  Souvent d’une  lecture évidente, presque toujours anecdotique et descriptive, les choses nous sont montrées de façon simple, avec les détails précis d’un décor.

Si on pense au douanier Rousseau, lui aussi découvert par Wilhelm Uhde , on voit des paysages avec une composition sans perspective, des couleurs franches et des formes qu’il recopie d’après des livres qu’il feuillette. Le travail de Séraphine est beaucoup plus complexe. Ses compositions, malgré un manque de perspective, ont de la profondeur et si les couleurs qu’elle utilise sont vives, elles ne manquent pas de nuances et de variété. Ses tableaux, alors qu’elle est au sommet de son art ne sont qu’arabesque, fleurs, plumes, fruits paradisiaques, ornés de cils, buissons ardents,  motifs et couleurs intenses.  Et lorsqu’elle est debout devant ses dernières toiles – immenses - elle est moins grande que les fleurs qu'elle a peintes. 

Après avoir vu le film « Séraphine », le sensation qui me restait de ses oeuvres, était le  « bruissement » (terme qui n’a rien à voir avec l’art visuel) un bruissement qui monte vers le ciel. Par la suite, en étudiant plus attentivement certains de ses tableaux, j’ai vu qu’il y avait peu de choses, au niveau de la composition, qui suggérait ça. Cependant… l’ensemble – notamment dans ses compositions florales – est mouvant. Sa peinture bouge, elle est vent dans les feuilles, ondulation des herbes, comme une envolée d’oiseaux ou un courant de poissons en période de fraie : Ils font du sur place, mais ne cessent de bouger.

La base du tableau horizontale, est plus lourde.Et la suggestion du ciel comme des percées de lumière à travers les éléments végétaux, amène notre regard vers le haut. Avec subtilité et maestria, elle entraîne également le nôtre. Séraphine est une « peintre du cœur-sacré » comme disait Uhde. Ses œuvres jaillissent uniquement de l’extase du cœur.

La forme oblongue  est omniprésente dans son œuvre, qu’elle soit feuille, fruit ou fleur…. C’est une forme que les femmes ont beaucoup utilisée en art contemporain, image du sexe féminin, on s’en doute, utilisée soit pour dénoncer la violence faite aux femmes, soit pour revendiquer un droit à la sexualité. Séraphine, curieuse et attentive comme elle est, ne peut l’ignorer et ce n’est sûrement pas étranger aux reproches qui lui ont parfois été faits de faire une peinture trop sensuelle, un feu dévorant, des formes agitées et folles… mais, dans sa grande pudeur, elle occulte cette pensée.

On est très loin de la toile « L’origine du monde » de Gustave Courbet, représentant crûment, pour l’époque, le sexe d’une femme. Tableau ayant fait scandale au moment de son exposition, en 1866. Séraphine avait deux ans. Incidemment, ce tableau est devenu la propriété du psychanalyste français, Jacques Lacan.
Du sexe féminin, Séraphine,   a fait des feuilles…

Mais, qu’est-ce qui fait qu’un tableau est un chef-d’œuvre?
La virtuosité n’a rien à y voir ! Non pas qu’on ne puisse pas admirer ou être impressionné par la dextérité qu’aura  mis l’artiste à réaliser son œuvre. Mais il faut que l’œuvre dépasse cet aspect ; il faut que l’œuvre soit habitée, inspirée. Par delà l'imitation « l'art, disait Diderot, nous apprend a voir dans la nature ce que nous ne voyons pas dans la réalité.»
Il y a une expression très « tendance » lorsqu’on parle d’art  actuellement « Ça fait sens ! »  Pour ne rien vous cacher, je  n’aime ni le mot, ni l’expression. Ce sont des mots vides dans lesquels on peut mettre tout et n’importe quoi !
 Mais oui, il faut que  l’œuvre soit enrichie  par un sens. Il faut qu’elle donne plus que l’image représentée : quelque chose d’impalpable. Le mot sens d’ailleurs,  en a trois : 1)  sensation, 2)  direction, 3) signification. Dans  le travail de Séraphine, on retrouve les trois :
1) La sensation que nous ressentons en regardant ses œuvres, sensation qui peut varier d’un individu à l’autre, mais qui va nous « accrocher », nous séduire ou nous intriguer, jusqu’à, parfois, nous bouleverser. Et la sensation qu’elle devait ressentir elle-même lorsque son œuvre lui apparaissait dans toute sa beauté. Le moment où elle se met à chanter le « Veni Creator »
 « Veni creator spiritus ». En français on parle du Saint-Esprit, mais en latin il est bien l’esprit créateur!

2) La direction. On la trouve dans la composition… comme je le disais, c’est l’élan qui nous pousse de la terre vers le ciel. Uhde disait des « peintres du  cœur-sacré » que leur conception de l’art se fondait sur la notion de « l’élan vital » qui se traduit dans leur langage par une pulsion « verticale gothique » novatrice, qu’il oppose aux intentions « horizontales » des héritiers de l’art classique.

3) La signification est toute simple : elle témoigne. C’est la reconnais-sens  de la beauté de ce quelle peint et reconnaissance de celui qui l’inspire et qui a créé cette beauté.
Cheng « Le désir de beauté ne se limite pas à un objet de beauté ; il aspire à rejoindre le désir originel de beauté qui a présidé à l’avènement de l’univers, à l’aventure de la vie »
« Une création artistique digne de ce nom (quand on parle d'art, on pense peinture mais également poésie ou musique) doit avoir deux buts : elle doit exprimer la part souffrante de la vie, mais elle a également pour tâche de continuer a révéler ce que l'univers vivant recèle de beauté virtuelle. Chaque artiste, en somme, devrait accomplir la mission assignée par Dante : explorer à la fois l'enfer et le paradis. D'ailleurs une des preuves de l'existence de cette beauté virtuelle se trouve dans la création artistique même. Dans celle-ci, la recherche de la beauté est ce qui distingue une oeuvre d'art des autres productions humaines, à but utilitaire. L'art authentique est en soi une conquête de l'esprit ; il élève l'homme à la dignité du Créateur, fait jaillir des ténèbres du destin un éclair d'émotion et de jouissance mémorable, une lueur de passion et de compassion que l'on peut partager »

Vous remarquerez qu'il est question, encore et toujours d'amour. L'amour et la beauté sont presque toujours intimement liés. Et l'élan de l'homme vers le beau est de nature universelle. C'est un peu pour ça que j'étais heureuse d’avoir trouvé certaines de mes références dans des oeuvres émanant autant de l'Orient que de l'Occident.

Aujourd’hui, lorsqu’on apprécie le travail  d’un artiste, on dit souvent qu’il est doué ou talentueux mais chez les anciens, grecs ou romains, on disait qu’il était inspiré et on trouvait  tout à fait naturel que ces inspirations soient divines.
Dans le film, elle dit : « Mes peintures sont bénies ». Elles sont le fruit de ses entrailles. Elle est possédée lorsqu’elle peint, d’un feu qui la nourrit autant qu’il va la consumer. Un essor irrépressible la pousse. C’est encore en reproduisant la nature, à sa façon unique et personnelle, qu’elle prie ; prières faites de coups de pinceaux accompagnés de cantiques.
 

En voyant Séraphine consacrer une grande période de sa vie d’artiste  à ne peindre que des scènes champêtres ou des fleurs, à utiliser les mêmes motifs répétés à profusion,  j’ai pensé à la peinture chinoise qui témoigne d’ un tel respect pour l’art de la nature que certains peintres chinois ont consacré leur vie entière à ne peindre que des iris ou des bambous.
Je me suis souvenue d’un document que j’avais parcouru il y a quelques années et qui s’intitule Les Enseignements de la Peinture du Jardin grand comme un Grain de Moutarde. Le titre est charmant et peut faire croire  qu’il s’agit d’un ouvrage tout à fait fantaisiste mais, en fait, c’est une encyclopédie de la peinture chinoise des plus sérieuses. Un traité fondamental qui rassemble les plus vieilles lois de l’esthétique extrême-orientale, ainsi que des traités philosophiques, historiques, et des planches sur la manière de dessiner les arbres, les rochers, l’eau….

Mais, ce qui m’a semblé encore plus  intéressant, c’est que Séraphine, pourtant autodidacte, répond presque parfaitement aux six principes de cet enseignement, tout en gardant son style qui n’a rien à voir avec la peinture chinoise. Un enseignement qu’il faut voir comme des règles techniques s’appliquant à l’éducation du peintre. Ça touche à la justesse de la forme, justesse de la couleur, la fermeté du mouvement, la composition, l’intégration des formes dans le dessin et la première des six règles que je vous livre en dernier : la consonance de l’esprit c’est à dire le lien avec l’esprit… saint… en ce qui la concerne!

Pour terminer, voilà ce que Uhde disait de Séraphine :

« Elle échappe aux lois qui d’ordinaire régissent la peinture, bien qu’elle en satisfasse les plus extrêmes exigences. Séraphine, avec les éléments les plus modestes, quelques fleurs, des feuilles, des arbres, de l’eau qui court, a créé par des moyens hardis qui sont sa conquête personnelle, une oeuvre grandiose.”

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CItation

« Où il sera question de grands disparus, d’un pacte de mort qui donne son sel à la vie, du puissant appel de la forêt et de l’amour qui donne aussi son prix à la vie.
[…] L’histoire est celle de trois vieillards qui ont choisi de disparaître en forêt. Trois êtres épris de liberté.
– La liberté, c’est de choisir sa vie.
– Et sa mort. »

Extrait du roman Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, XYZ éditeur, 2011, p. 9.