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L'empreinte_de l'ange - Sylvie Royer

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L’EMPREINTE DE L’ANGE

Un film de Safy Nebbou
avec Catherine Frot et Sandrine Bonnaire

Commentaire par Sylvie Royer, Ph. D.
Psychologue

Mars 2009

Analyse du film l’empreinte de l’ange

C’est l’histoire de deux familles, deux mères qui se sont croisées à leur accouchement, sans se connaître, dans un hôpital parisien et qui se croisent à nouveau, sept ans plus tard. De par ce croisement des chemins, leur vie familiale, affective et psychologique va se transformer,  pour ne pas dire basculer…

Famille Valentin

Une première famille qui vit difficilement la séparation, le divorce, dont une mère, Elsa Valentin, (Catherine Frot) semble visiblement perturbée voire même dépressive. Elle travaille dans une pharmacie,  vit dans un appartement modeste et  partage la garde de son fils de 10 ans, Thomas, avec le père, Antoine. Ce dernier semble irrité, désespéré et agressé par les attitudes d’Elsa qui dit exprimer son mieux être, ce qui nous suggère qu’elle a vécu une période difficile.

Elle exprime aussi son désir d’obtenir plus de temps de garde de Thomas mais lui, le père, s’objecte en lui reprochant son état de fragilité. La garde de l’enfant devient un enjeu, un objet de manipulation, un sujet de discorde comme si l’investissement de leur échec de couple passe par la garde de l’enfant, comme un moyen de canaliser leur problématique non résolu. Leur discorde reflète leur séparation non assumée, un deuil non complété qui est dévoilé ici par l’agressivité, la tristesse et l’incompréhension des deux parents.

Elsa est toutefois bien entourée, ayant ses parents qui semblent présent et aidant ; ils gardent d’ailleurs régulièrement Thomas, leur petit fils (devoirs, soupers, jeux). Ils vont même le chercher à l’école lorsque Elsa l’oublie.

Elle a aussi une amie, une collègue de travail qui est enceinte et qui se mariera ; le seul soir dans le film où elle dansera et s’éclatera sous l’effet de l’ivresse, de rire puis de pleure. Elle lui servira aussi d’alibi pour ses mensonges de même qu’elle utilisera son travail pour mentir.
Famille Vigneaux

La deuxième famille dont Claire Vigneaux, Sandrine Bonaire, la mère,  vit dans une belle maison moderne avec une grande piscine, dans la banlieue chic parisienne avec son mari, homme d’affaire et ses deux enfants : Jérémie, 10 ans et Lola, 7 ans qui vont à une école privée.

Famille modèle où l’entrain et le bonheur semblent régner. La mère qui a arrêté de travailler à la venue des enfants, s’occupe d’eux à plein temps : allant les reconduire et les chercher à l’école, allant patiner avec eux, écoutant de la musique, préparant la cuisine ensemble, bref la famille que l’on voudrait avoir, la famille idéale où l’harmonie prime.

Seul ombre au tableau, le travail du père, Bernard, qui est dans l’import-export,  qui nécessite de nombreux déplacements, les oblige à déménager. Ils ont donc décidé de vendre leur belle maison pour aller s’installer à Montréal, au Canada.

Claire qui est sentimentale, selon son mari, a du mal à laisser la maison familiale à un inconnu, elle aimerait, semble – il, trouver quelqu’un comme elle qui l’investirait autant.

La difficulté de vendre la maison familiale peut représenter à mon avis la difficulté d’accepter la séparation, d’ailleurs la maison représente, en fait,  la mère. Ici encore, on touche au thème de la séparation et donc, du deuil à faire.

Thème de séparation - individuation dans la théorie du développement de la relation d’objet, selon Malher qui implique que l’enfant doit avoir reçu un attachement positif lors de la phase symbiotique afin qu’il puisse accéder au développement de son autonomie, donc aux phases d’acceptation et d’exploration de la  séparation d’avec la mère afin qu’il devienne une personne entière et différente de celle-ci.

Croisé des chemins

Elsa va chercher Thomas à une fête d’enfants et subitement, elle croise une petite fille de 7 ans, Lola, la petite sœur de Jérémie qui a le même âge que son fils. Depuis lors, l’image de cette petite fille l’obsède, comme motivée par quelque chose de plus fort que la logique : l’instinct. Elle cherchera désespérément à la retrouver, à la connaître et à entrer en relation avec elle.

Au départ c’est en questionnant Thomas, son fils, qu’elle tente d’en connaître un peu sur cette petite fille. Le dialogue entre eux est révélateur du manque d’empathie de la mère envers son fils mais surtout, de son désir d’obtenir des informations sur cette enfant. On perçoit bien les deux discours (intérêts) dans leur conversation : Thomas s’exprimant sur ses amis, donc de son désir de s’investir dans ses relations avec ses pairs, ce qui correspond à son développement de pré - ado. Et, celui de la mère qui le questionne afin d’avoir des informations sur la fillette, sans trop se soucier des besoins de son fils.

Sa quête extérieure commence en s’informant auprès de la mère du fêté, celle qui a reçu les enfants à la fête d’anniversaire. Elsa apprend alors où ils vont à l’école et se rend à la sortie de cette école pour ensuite les suivre jusqu’à leur demeure.

Servant d’alibi, elle utilise son fils Thomas, qui désire se faire de nouveaux amis à entrer en relation avec la famille Vigneaux, dans le but de s’approcher de la petite fille. Elle prend tous les prétextes qui lui sont offerts ; elle va même visiter leur maison mise en vente, s’introduisant ainsi dans leur demeure.

En visitant leur maison, elle voit une photo de Lola. Mais Claire croit que Elsa regarde une photo d’elle, enceinte avec son fils. Pour Claire, c’est cette photo qui l’importe tandis que pour Elsa, c’est la photographie de sa fille qui est importante.
Puis, elle visite la chambre de Lola, elle s’empreinte des objets de celle-ci. Elle accepte aussi de s’asseoir avec la famille dans le but, en fait, de faire connaissance avec Lola et non, à propos de la dite maison. D’ailleurs, elle questionne Claire sur les comportements de Lola, elle commente même ses qualités de nageuse et sa fragilité physiologique. Claire lui présente sa fille : c’est leur premier contact qui se veut chaleureux, d’ailleurs, spontanément la petite embrasse Elsa. Encore dans cette scène,  il y a deux discours : l’intérêt de Claire dans la vente de sa maison et celui d’Elsa de connaître l’enfant.

De même qu’en sortant de la demeure, seule avec Thomas qui est content de son après-midi à jouer avec son nouveau copain, Jérémie, s’imagine déjà vivre dans cette maison, prévoyant même y faire sa fête d’anniversaire. Il demande alors à sa mère si cela sera comme son désir et elle acquiesce, encourageant par là, les fantaisies de son garçon. Mais Elsa n’est pas présente à son fils, elle est plutôt centrée sur la relation qui s’établit avec Lola, donc ses fantaisies à elle.

Toujours en utilisant ses alibis, Elsa et Thomas vont retrouver Jérémie, Claire et Lola à la patinoire. Lorsque Claire est occupée au téléphone, Elsa en profite pour aller patiner avec Lola. Le rapprochement se fait facilement, tellement qu’elle l’entrelace de ses bras pour lui montrer à patiner. Moment de forte tendresse et d’égarement d’Elsa où un homme vient les basculer et c’est alors que la petite atterrit sur le bord de la patinoire.  Moment tragique qui peut illustré la fragilité de la relation. Claire paniquée, éloigne l’autre mère. C’est à partir de ce moment qu’elle s’interroge sur les attitudes d’Elsa et ce, surtout à la sortie lorsque Thomas exprime qu’il ira chez son père la fin de semaine suivante. Elsa avait omis de dire qu’ils étaient séparés, plutôt, elle avait acquiescé à Claire qui croyait que son mari lui faisait confiance pour l’achat de la maison. On sent, alors, la froideur de Claire s’installer dans la relation avec Elsa. Elle retranche la confiance qu’elle lui avait donnée, peut-être trop aisément puisqu’à mon avis, cette attitude d’ouverture répondait à son désir de vendre sa maison à une personne de confiance,  soit une bonne mère.

La confrontation entre ses désirs et la réalité se concrétise au moment du souper avec les parents d’Elsa où Thomas raconte les nouveaux évènements ; la rencontre d’un nouveau copain, Jérémie, la chute de Lola, l’achat de la maison … Les grands-parents questionnent, Elsa se défend, nie et finit par disputer son fils, donc à projeter ses frustrations sur lui car il l’a trahie, selon elle. Alors il réagit en lui explosant à la figure, en colère, que son père a raison face à sa maladie : « Il a raison t’es dépressive »

Mise à nue, Elsa fini par avouer à ses parents que la petite Lola ressemble à Lucie, sa petite fille décédée, il y a 7 ans dans l’incendie de l’hôpital après son accouchement. Elle ajoute qu’elle le sent, que c’est sa fille, Lucie.  Son père rationalise et lui demande d’accepter son deuil mais Elsa affirme malgré tout qu’elle la retrouvée. On sent alors que Elsa est de plus en plus convaincue que cette enfant est sa fille. En l’extériorisant, son désir prend forme.

Toutefois, sous l’emprise de son combat intérieur, elle va vérifier ses sentiments en se recueillant près de la tombe de l’enfant où s’est inscrit : « Au moment où nous rêvions de partager ensemble »

Puis, Elsa, cachée dans les arbres, va observer la famille Vigneaux, elle regarde Lola se promener autour de la piscine mais subitement la petite la voit et tombe dans la piscine. Elsa hésite puis va la secourir en plongeant dans l’eau. C’est un moment très angoissant car on a l’impression que Elsa a peur de se faire prendre et se faire juger comme malade, voyeur,  dépressive, mais son désir de sauver, de reprendre son enfant est plus fort que tout. À mon avis, c’est la représentation de ses angoisses que nous avons vue car en fait, elle était dans sa baignoire, la tête sous l’eau. Son combat intérieur est manifeste.

Elsa tente de se faire réconforter par son amie, collègue et celle-ci fait un lien intéressant avec le deuil de sa fille et le deuil de son divorce qui lui explique qu’elle revit la souffrance de la perte de son enfant lors de sa séparation avec le père.   Seul issue possible de ce deuil non résolue.

Elsa repart à la recherche de sa fille, elle va tout d’abord régler son ambiguïté avec Claire à l’épicerie en lui disant qu’elle n’achètera pas leur maison. Celle-ci fâchée et déçue par l’attitude d’Elsa qui démontre de plus en plus une meilleure confiance en elle. C’est le tournant de leur relation, moment important aussi au niveau des relations mère – fille.

Après, Claire qui prépare sa fille pour son spectacle de ballet semble un peu dépourvue face aux demandes de celle-ci ; Claire ne me semble pas empathique aux peurs et craintes de sa fille, la laissant même seule malgré la demande de Lola.  Et, c’est par la suite qu’Elsa vient la sécurisé et la réconforter en lui disant de ne pas avoir peur. Elle lui démontre aussi sa tendresse et son encouragement en restant près d’elle dans les coulisses, à la regarder danser.

Le regard de l’autre est primordial dans le développement narcissique de l’enfant. Ici, se développe la relation mère  -  fille : le lien d’attachement positif qui répond aux besoins de l’enfant ; une mère empathique, encourageante et réconfortante ; soit maternelle.  Tandis que Claire a un rôle d’enseignante face à Lola, Elsa est maternante. Un duel se joue entre les deux mères à ce moment qui est reflété par le spectacle de danse, la danse, où en plus, les couleurs du feu, le rouge et le bleu, l’eau sont présentes, comme tout au long du film d’ailleurs, mais ici fortement accentuées afin de représenter cette dualité.

D’ailleurs, celles qui se passionnent pour la danse, selon mes résultats de thèse de doctorat, ont développé une sensibilité et une fragilité de leur image corporelle lors de la phase symbiotique, durant les premiers mois de vie, au niveau de la relation d’objet, soit au niveau de la relation mère - enfant, où ces enfants auraient vécu un sous ou un sur investissement de l’attachement maternel. Elles désirent danser afin de recréer cet état symbiotique dans le but de pouvoir exprimer leur sentiment d’existence.

Et, Elsa avait perçu cette fragilité chez sa fille car elle l’avait perdu quelques jours après sa naissance et celle-ci avait donc été soignée par une autre mère.

Claire le sait mais nie encore la vérité à Elsa lorsqu’elle va la voir à son travail car elle s’inquiète.  Elle veut protéger son univers, sa famille qu’elle s’est forgée alors elle projette sa colère contre Elsa en la traitant de malade : « allez vous faire soigner, Lola est ma fille ! »

Elsa malgré tout retourne à leur demeure pour prendre un échantillon de cheveux de Lola pour un test d’ADN. Elles se battent, se confrontent.

Elsa devient de plus en plus confiante tandis que Claire commence à sombrer dans l’angoisse et l’incertitude. Claire ment même à son mari à propos de l’histoire de la mort du bébé de Elsa ; un accident d’auto semble – t- il…

Puis, les rôles s’inversent, c’est Claire maintenant qui observe sa famille de l’extérieur comme si elle était devenue une étrangère. Elle part en voiture sous la pluie, fait un 360 et crie. Pendant ce temps, Elsa prend sa douche.  L’eau purifie, nettoie ;  l’eau est naissance.

Par la suite, Elsa nage dans la piscine auprès de sa fille ;  c’est l’embryon,  la naissance, la symbiose qui est représentée à mon avis dans ce beau moment du film ; la communion de la relation mère – enfant.

Et, puis c’est autour de Claire d’attendre Elsa à la sortie de la piscine, donc qui l’a suivi. Enfin, elle désire de s’expliquer sur le déroulement de leur histoire où elle a inter changé les bébés, croyant qu’Elsa était morte.

Obligé de dire à son mari, qu’elle prétendait protéger, représenté dans le fond de la piscine, sans eau donc dépourvu, que leur enfant est morte asphyxiée à l’hôpital durant l’incendie, il y a 7 ans.

Leur vie est alors basculée, le déménagement vers l’étranger interrompu, ils doivent conjuguer avec une autre mère qui s’investira de plus en plus auprès de leur fille.

Elsa entourée des siens et de son mari  semble calme ; elle renaît.  Son fils Thomas, content, car il croit avoir en plus hériter d’un frère, son copain, Jérémie.

La famille Vigneaux quant à elle semble anxieuse. Sans artifice, sans leurs beaux atouts, assis à une table de fortune ; ils s’inquiètent et se demandent que va-t-il arriver d’eux. Les enfants questionnent, Lola demande si elle va changer d’école. Claire tente de la réconforter.

On sent par les propos de Elsa et ses attitudes qu’elle ne veut rien brusquer, qu’il y aura une transition où l’importance de développer la relation et l’attachement entre elle et sa fille semble exister.

Lorsque Elsa va chercher sa fille pour une promenade, Claire se sent comme prise entre ses désirs et la réalité ;  entre son mari et son fils, d’une part et, sa fille et Elsa, d’autre part. Elle les regarde partir, elles se séparent.

Lola, Lucie, questionne Elsa en lui demandant si c’était vrai qu’elle avait été sa maman avant. Puis, lui demande durant combien de temps ? Elsa de répondre, 5 jours. La petite répond alors que c’est peu 5 jours et précise qu’elle s’en souvient plus.  Mais Elsa sourit et son silence suggère que elle, elle se souvient…

L’ayant eu plus de 5 jours, dans son ventre. Le lien maternel, l’instinct maternel semble plus fort, en tout les cas, plus fort que l’image que l’on veut projeter !

 


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CItation

« Où il sera question de grands disparus, d’un pacte de mort qui donne son sel à la vie, du puissant appel de la forêt et de l’amour qui donne aussi son prix à la vie.
[…] L’histoire est celle de trois vieillards qui ont choisi de disparaître en forêt. Trois êtres épris de liberté.
– La liberté, c’est de choisir sa vie.
– Et sa mort. »

Extrait du roman Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier, XYZ éditeur, 2011, p. 9.