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Chroniques

La femme défendue

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Commentaires sur le film La femme défendue de Philippe Harel

LA FEMME À DÉFENDRE

par Marcel Gaumond

"Mais des fruits de cet arbre tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement." Genèse, 2, 17

Cheveux blonds. Yeux bleus. Il la trouvait belle. Voulait goûter au sel de sa peau. Boire sa salive. La toucher. La sentir. Entendre ses frémissements. S'envoler avec elle. S'enivrer. En deux mots, il : la désirait.

Elle le regardait avec étonnement. Tout cet émoi chez lui! Pourquoi? Pourquoi cette insistance, cette intensité, cette soudaine présence? Elle n'était pas habituée. Et les tremblements de son propre corps, d'où venaient-ils? De son coeur? Était-ce là le signe qu'elle se trouvait devant lui, celui qu'elle cherchait depuis toujours? Bien qu'elle était jeune...

N'ayons pas peur des mots. Au lieu de jouer avec eux, suivons-les dans l'obscurité, jusqu'à leur lieu d'origine. Défendre, du latin defendere, signifie tout d'abord "protéger" et, dans un deuxième temps seulement, "interdire". Interdire donc, non pas parce l'objet du désir est infâme, mais plutôt parce qu'il est fragile; faible n'est pas le bon mot.

Lorsque François, bientôt quarante ans, marié avec Irène et père de David, s'éprend de Murielle, célibataire dans la vingtaine, il est inconscient. Il ne se doute de rien. Il ne sait pas qu'à partir de là ses peines seront multipliées et que son front finira par mordre la poussière. Au-dessus de ses affaires, le François! Une autre aventure amoureuse, voilà tout! Avec le démon du midi, son astucieux complice, il trouvera bien le moyen de se la farcir! Délicat (lui prendre la main, seulement!), respectueux (bien sûr qu'elle est libre de faire ce qu'elle veut!), complimenteur (lui dire qu'elle a de beaux seins), franc (à elle, il ne saurait mentir!), généreux (une chaîne et une bague en or!), investi (lui téléphoner le jour et la nuit, faire son bonheur en la voyant les mardis et les jeudis!). Et puis quoi, encore?

Mais Murielle est saine. Si elle écoute et si elle observe attentivement, c'est qu'elle a conservé toute la spontanéité de l'enfant. Si elle s'offre, c'est qu'elle a tout plein de choses à donner et qu'elle est généreuse. Si elle prend plaisir à faire l'amour, c'est qu'elle aime, mais non sans s'inquiéter pour Irène.. Et si pour un temps, elle se laisse volontiers entraîner dans l'obscur et infantile, sillon de François, ce ne sera pas sans confronter celui-ci et le confondre. Puis ce sera elle qui initiera et signera la séparation.

Cinq mois après cette séparation, la "vraie nature" de Murielle commencera à se manifester dans l'esprit et le coeur de François. Celle qui n'a eu de cesse de le regarder droit dans les yeux, dès le début de leur relation. Celle qui l'a mis en face de ses mensonges, de ses calculs mesquins, de son hystérie, de sa dépendance affective et de son vide, n'était-ce pas celle en qui il avait à son insu projeté son âme? Lorsque privé d'elle, il s'était, comme pour la première fois, regardé devant le miroir, qu'avait-il vu, sinon sa déprimante insignifiance, dans toute sa nudité?

Le moi innocent de François était bel et bien mort maintenant. Heureusement, car sans cette rencontre avec Murielle, il n'aurait jamais eu accès à sa vérité intérieure, n'aurait jamais pénétré dans le territoire de son identité. Le voilà dans la solitude et la réflexion. Le voilà qu'il médite et qu'il écrit. Oui, il lui écrit à Murielle, mais n'attend rien en retour. Car il sait qu'elle peut désormais lui parler de l'intérieur. Il est habité par elle. Non, pas infâme l'objet de son désir, mais in/térieur - f/emme - âme : objet devenu sujet et ayant pris le nom d'âme-femme (anima). Il n'y a plus d'interdit qui le dissocie de l'autre; qu'un inter-dit qui le relie!

 


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CItation

« … ne plus continuer à tourner le dos et rester aveugle à la souffrance de ces enfants qui se débattent comme ils peuvent dans ce capharnaüm qu’est devenu le monde (…) parce que l’enfance mal aimée est à la base du mal dans le monde »

Propos tenu par Nadine Labaki, réalisatrice du film Capharnaüm, au moment où elle s’est vue décerner le Prix du jury au festival de Cannes 2018

 

Bande-annonce du film