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Chroniques

La maman et la putain

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COMMENTAIRE DU FILM «LA MAMAN ET LA PUTAIN»

Le vrai merle blanc
 

Au petit matin de mai 1968,une nouvelle vague a déposé sur la plage du Quartier latin, à Paris, unecréature exsangue et pathétique : Alexandre.

Avant, il fallait travailler à la sueur de son front, respecter son père et sa mère,n'accomplir l'oeuvre de chair qu'après mariage seulement.  Fini, tout ça!   Alexandre n'est pas de cemonde-là.   Sans pour autantappartenir à quelque nouveau monde que ce soit.  Petit enfant qui nage depuis plus de vingt ans dans L'èredu vide (Lipovetsky,Gallimard).  Sans but, sansloi.  Sans toit ni moi.  Incapable encore de dire je.  Par exemple :  «je» sens, «je» veux, «je» désire, «je» t'aime.  Se mouvant à peine, métaphoriquementparlant, à l'intérieur d'un espace flottant lui tenant lieu d'utérus.   Allant du café «Aux Deux Magots»où Sartre boit comme un trou (comment se fier après cela à tout ce que celui-ciraconte :  conneries, va!) àl'appartement où il se fait entretenir par Marie.  Marie qui n'a décidément de la Vierge ni les seins, ni lesyeux, ni la bouche.  Mais quil'aime, son petit Jésus d'Alexandre. Qui veille sur lui, le nourrit, le comprend, l'accueille dans sonlit.  Même si parfois il découcheet boit un autre lait que le sien.

Car, eneffet, si Alexandre ne s'éloigne jamais de son mégot individuel qu'il tète etqu'il tète, pas davantage de son whisky, il n'en est pas moins à la recherchede celle dans le regard de qui il pourrait naître.  A bien failli mourir de mélancolie quand Germaine, sadernière blonde, l'a laissé.  C'estqu'il ne lui avait pas amené que du bonbon, à Mademoiselle Germaine.  S'était souvent fâché  contre elle.  L'avait engueulée et même frappée.  Dépourvu qu'il était d'un centre de gravité qui lui auraitpermis de transcender.  AlorsGermaine l'avait quitté et d'un autre s'était amourachée.  Amour haché.

«Il a fallu que tu partes pour que je te retrouve en moi...»
dira Alex à son ex, citantje ne sais plus quel philosophe ou quel psy.  Car c'est un intellectuel, Alexandre.  Qui a tout balancé pour vivre le momentprésent.  Qu'il aimeraitparfait.  Alors, pour ne pas senoyer, voilà ce qu'il fera : draguer la première fille qui se pointera.  «Je m'appelle Véronica».  Venue d'ailleurs. Et c'est reparti!  Au mêmerythme.  Celui de la vague, unefois qu'elle a déferlé sur le territoire de l'âme.

Oh! Véronica, comme tu esétrange.  Toi aussi, tu fumes et tubois tout le temps.  Et tu baisesavec tout un chacun.  Tu n'es pascomme ces mères d'autrefois qui n'osaient même pas prononcer le nom du sexe del'homme.  Comment fais-tu pour direles choses aussi crûment, avec une telle simplicité ingénue :  «J'aime vos yeux, votre bouche, vossourires.  Vous n'avez pas envie demoi?»  Tu serais donc une femmefacile, Véronica, une putain?  Tuas deviné le jugement qu'Alexandre portait sur toi. Alors, en le regardant dansles yeux, avec une voix où se mélangent la tristesse et la détermination, tu luidis :  «Il n'y a pas deputain.  Il n'y a que des.... Onm'a baisée dans le vide, désirée dans le vide, fait l'amour dans la mort, dansla cendre...  Il ne faut baiser quesi on aime.  Un jour, un hommeviendra et voudra faire un enfant avec moi.»  Est-ce que ce sera toi cet homme-là, Alexandre, ce vraimerle blanc dont parleBrassens dans Embrasse-les tous?  Un beau soir du moisde mai?

Lamaman et la putain, quel film!  Mais aussi... quel film?  Un traité sur lesvicissitudes des rapports amoureux? Une illustration façon existentialiste du parfait petit dragueur?  L'annonce d'une société post-modernemarquée par un hyper investissement narcissique du moi?  Un symptôme avant-coureur del'avènement de l'homo psychologicus tout absorbé par son désir de plaire, de séduireet son besoin d'être écouté, accepté, sécurisé, aimé?  Loin, très loin de (et pied-de-nez à) l'homo oeconomicus? Lipovetsky, encore lui, interroge.   Ne serait-ce qu'un long monologue, ce film? S'il en était ainsi, mais que nousl'écoutions, ce monologue, attentivement, ne pourrait-il pas générer, entre luiet nous, un dialogue analytique?

Encore une question.  Cela fait du bien les questions.  Cela repose des gens, des légions degens qui n'ont que des réponses. Sûres.  Claires.  Définitives.  A-t-on vraiment affaire, dans ce film, à une maman et à une putain? Au sens noble, la maman, la mère-épouse, c'est celle qui aime chez son homme le père deses enfants.  Qui parfois,d'ailleurs, appelle celui-ci «papa», tant le corollaire de sa fonction premièrene saurait se trouver que chez celui en qui se trouve la deuxième origine del'être.  Et puis la putain,c'est-à-dire l'hétaïre,la courtisane, la prêtresse d'Aphrodite, c'est celle qui sait qu'au sommet del'étreinte amoureuse s'opère une transformation :  l'homme avec qui elle s'unit doit faire le deuil de sonenfance pour naître à cette déchirante condition de l'être humain.  Un être irrémédiablement seul, maisqui, fécondé par son complément, peut vivre désormais, habité.

Dans la maman et la putain, Marie ne semble avoir aucun projetd'enfant avec Alexandre.  Elle serait plutôt la grande soeurincestueuse, non la maman.  Quant à Veronica, sous des dehors de Marie-couche-toi-là, elle est toutà sa recherche du grand amour qui, «les bras en croix, tournera de l'oeil dansses bras.».  Ni vraiment maman, nivraiment putain que Marie et Véronica. Comme quoi, une fois entrés dans L'ère du vide, les rôles deviennent flous, les repèress'estompent, les certitudes s'évanouissent.  Sous le masque cool de la génération de ceux qui, comme Jonas, aurontvingt ans en l'an deux mille (Alain Tanner), se tapit le dragon del'angoisse.  Sur le point de mordrede nouveau mortellement.  À moinsqu'il ne crache une étoile ou un diamant? Qui a la réponse à cela? se demande sans doute Alexandre, tout recroquevillésur lui-même, alors qu'il vient d'apprendre d'une Véronica vomissante quecelle-ci est enceinte.  Une fin ouun commencement?

 

 


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CItation

Notre environnement ressemble aujourd’hui à un immense filet, mouvant et dynamique, sans point de repères fixes. Le nombre de personnes ayant des difficultés à définir leur identité, leur appartenance sociale ou culturelle ne cesse de croître. Elles se sentent perdues, elles sont de plus en plus attentives aux sollicitations des nationalistes et des racistes qui leur font voir dans l’Autre une menace, un ennemi, la cause de leurs frustrations et de leurs peurs. (Cet autre, Ryszard Kapuscinski, Feux croisés, Plon, p. 48)

 

Bande annonce du film