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Chroniques

Les fleurs bleues

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Commentaire sur le film LES FLEURS BLEUES de Andrzej Wajda

par Marcel Gaumond

QUAND POLITIQUE NE RIME PAS AVEC ARTISTIQUE

mais que création rime avec répression

“On ne voit vraiment que ce que l’on connaît”

Wladyslaw Strzeminski, peintre polonais dont Les fleurs bleues évoque l’histoire

L’art ne décrit pas le visible, il rend visible

Paul Klee, peintre suisse

Władysław Strzemiński (Boguslaw Linda) dans son atelier/appartement

Le prix à payer pour défendre son intégrité

En dépit de sa célèbrité, le peintre Władysław Strzemiński (1893-1952), figure majeure de l’avant-garde de la Pologne d’après-guerre et professeur grandement admiré par ses étudiants de l’École Nationale des Beaux Arts de Łódź, se voit contraint par les autorités communistes d’abandonner les théories qu’il a élaborées dans le domaine des arts (théorie de la perception). Il est en effet sommé de se conformer aux exigences du Parti en adoptant, en particulier, l’esthétique du “réalisme socialiste”, soit une esthétique qui doit refléter “une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire” (Encyclopædia Universalis).

Atteint dans son intégrité physique – Strzemiński s’était vu amputé d’une jambe et d’une partie de son bras gauche sur un champ de bataille, lors de la première guerre mondiale – le “grand maître de la peinture moderne” refusera de se plier au diktat du gouvernement polonais. Pour avoir voulu en cela sauvegarder son intégrité morale, il sera expulsé de l’université, rayé du syndicat des artistes et réduit à la mendicité, non sans avoir assisté au préalable à la destruction d’un bon nombre de ses œuvres. Ami de Lech Walesa, on peut comprendre qu’Andrzej Wajda fut tout spécialement touché par ce qu’a vécu Strzemiński, quand on sait qu’à cause de son implication dans le mouvement Solidarność, le gouvernement polonais avait fermé sa société de production.

Théorie et confession subjective

Or que penser de cette “réprésentation véridique, historique et concrète de la réalité” formulée par les idéologues communistes pour qui poésie lyrique et littérature fictionnelle ne servaient qu’à distraire les bourgeois au détriment de la révolution prolétarienne? Ce courant de pensée allait bien évidemment à l’encontre de ce qui était devenu pour Strzemiński une évidence: ce que l’on voit est nécessairement imprégné des expériences antérieures à cette vision. Pour illustrer cela, il parle au début du film de ces formes qui s’attardent dans l’œil après que celui-ci ait été exposé à une image ; formes qui à la manière d’un filtre conditionneront la perception de l’image suivante.

Ce qui se passe ainsi sur le plan physique, physiologique, se produit également sur le plan psychologique. Jung dira, dans cette optique : “Même la meilleure des théories [en psychologie] est une confession subjective et ne peut être générale que pour autant que l’affinité des âmes s’y reconnaît. ” (La structure de l’âme, Ed. L’esprit du temps, 2013). Et c’est de même ce qui permettra à Sudhir Kakar, “psychanalyste des civilisations”, d’affirmer qu’au moment de s’exprimer sur la perception que l’un et l’autre avaient de la culture indienne, Freud et Jung ne pouvaient le faire qu’avec leurs lunettes occidentales (“Encounters of the Psychological Kind: Freud, Jung and India” in Culture and Psyche).

La psychanalyse peut-elle aider à comprendre les mouvements de masse?

Parlant psychanalyse, on peut se demander ce que cette discipline peut fournir comme éclairage sur toutes ces dynamiques fossoyeuses dont l’histoire ancienne et actuelle nous livre les comptes-rendus. Comment comprendre que pour promouvoir “l’homme nouveau” des dictateurs aient été prêts à sacrifier la vie de millions d’humains dans des guerres dévastatrices, sources d’innombrables et d’épouvantables drames personnels et collectifs (?) : Mao Zedong (70 millions de morts), Hitler (25 millions), Staline (20 millions), Pol Pot (2 millions) Source : le Point, 04/08/2011. Et comment comprendre, comme si nous n’avions retenu aucun enseignement de l’Histoire, l’accès et le maintien au pouvoir de présidents tels Bachar el-Assad, Rodrigo Duterte, Vladimir Poutine et Donald Trump ?

Politique, culture et âme

Les 14 et 15 octobre dernier, mes collègues du C.G. Jung Institute of San Francisco organisèrent un symposium sur le thème “Politics, Culture and Soul : A national Conference on the 2016 Elections”, un symposium ayant comme objectif précisément de comprendre comment l’idéal démocratique du pays basé sur le respect des différences en était venu à transformer ces différences en divisions. Vivement intéressé par ce sujet, je me suis rendu sur place, convaincu qu’à trois semaines des élections présidentielles, période pendant laquelle allaient avoir lieu les deuxième et troisième débats Clinton-Trump, les échanges ne manqueraient pas d’être passionnants. Je ne fus pas déçu. Loin toutefois d’imaginer quel allait être le résultat des élections à venir, je fus plongé dans une série d’exposés ayant chacun le mérite, sinon de fournir des réponses exhaustives à cette interrogation, du moins de nous permettre de mieux connaître quelques-unes des pièces de cet édifice complexe qu’est la démocratie. Je vous fais part succinctement de trois contributions qui retinrent tout spécialement mon attention…

Comment Barbe Bleue et Hitler vinrent au pouvoir (Clarissa Pinkola Estés)

Dans un livre lancé lors de ce symposium, A Clear and Present Danger. Narcissism in the Era of Donald Tump, Clarissa Pinkola Estès, bien connue pour son ouvrage Femmes qui courent avec les loups, nous fait part de l’histoire familiale de son père adoptif. Celui-ci, un immigrant d’Europe de l’est, dut se battre à une époque où des dictateurs (Hitler et Staline), abrutis par leur narcissisme et leurs ambitions personnelles, précipitèrent dans la mort une multitude de gens qui d’après eux ne méritaient pas de vivre. S’inspirant de l’une des versions du conte de la Barbe Bleue, elle trace un parallèle inquiétant entre les tactiques utilisées par Barbe Bleue et celles utilisées par Hitler pour parvenir à leurs fins.  Vous aurez compris qu’en parlant de Barbe Bleue c’est à Chevelure Jaune qu’elle pensait.

L’engagement politique (Andrew Samuels)

Dans le cadre d’un atelier, cette fois, animé par Andrew Samuels, collègue du Royaume Uni, il nous fut proposé de prendre la mesure de notre engagement dans le champ de la politique en chiffrant celui-ci de un à cinq. Samuels, auteur des ouvrages The Political Psyche et A New Therapy for Politics?, nous invita également à partager avec les gens présents ces moments au cours desquels, pendant nos années d’analyse, il fut question des expériences qui nous incitèrent à nous engager socialement.

Le complexe culturel (Sam Kimbles)

À la fin, j’ai eu le bonheur de rendre une visite à mon vieil ami Sam Kimbles qui fut le premier Noir à devenir psychanalyste jungien aux États-Unis. Sam qui dans ses ouvrages The Cultural Complex et Phantom Narratives nous fait voir brillamment quel impact peut avoir sur nos relations avec les autres (ces autres de couleurs de peau, de religions, de visions et de cultures différentes) notre “complexe culturel”!

Aller voir LES FLEURS BLEUES, le dernier chef d’oeuvre d’Andrzej Wajda, décédé le 9 octobre dernier, c’est en quelque sorte s’exposer à faire le deuil, comme Władysław Strzemiński dut lui-même le faire, d’un rapport de type  “fleur bleue ” avec la condition humaine, mais c’est du même coup avoir l’opportunité de transformer en lumière les ténèbres de cette ignorance qui génère tant de conflits et tant de souffrances !

 

 


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CItation

« Il s’agit évidemment non pas de se convertir à un optimisme béat, qui passerait sous silence les injustices de ce monde. Mais à un optimisme d’action, “de volonté”, pour reprendre la formule d’Alain, voire de combat. »

Dominique Nora (en introduction au magazine L’Obs du 16 août 2018 abordant le thème « Et si le monde n’allait pas si mal… Voyage chez les “nouveaux optimistes” »)

Bande annonce du film

 

INVITATION

Vous êtes cordialement invités à un lancement de livre qui porte sur un sujet qui vous tient peut-être à cœur : « Santé et maladie au cinéma. L’Éclairage des sciences humaines et sociales ». En espérant vous voir nombreux.

Nicolas Vonarx

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