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Chroniques

Capharnaüm

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Commentaire sur le film CAPHARNAÜM de Nadine Labaki

par Marcel Gaumond

« … ne plus continuer à tourner le dos et rester aveugle à la souffrance de ces enfants qui se débattent comme ils peuvent dans ce capharnaüm qu’est devenu le monde (…) parce que l’enfance mal aimée est à la base du mal dans le monde »

Propos tenu par Nadine Labaki, réalisatrice du film Capharnaüm, au moment où elle s’est vue décerner le Prix du jury au festival de Cannes 2018.


Zain, l’enfant privé d’identité


Capharnaüm, village du consolateur

Capharnaüm, à l’origine, est le nom d’un village de pêcheurs où s’effectuait un commerce intense au temps de la vie de Jésus. Ce nom est cité seize fois dans les évangiles, soit à peine moins que la mention de Jérusalem, la « ville promise » à laquelle Moïse s’était juré de pouvoir conduire le peuple juif qu’il avait réussi à libérer de la tutelle et de l’asservissement du pharaon égyptien. Mais ancrés dans la tradition ancestrale, les Juifs de ce village s’étant montrés peu réceptifs à sa parole, Jésus aurait en quelque sorte figuré un avenir dramatique pour leur lieu de naissance, en tenant le propos suivant : « Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu'au ciel ? Non, tu descendras jusqu'au séjour des morts ! (Luc 10 : 15) ». Quoi qu’il en soit du contexte au sein duquel le fils de Marie ait prononcé ces paroles, il n’en demeure pas moins que celles-ci revêtent un caractère hautement paradoxal quand on sait qu’étymologiquement, Capharnaüm proviendrait des mots hébreuxKfar et Nahum, Kfar désignant le village et Nahum, la compassion, la consolation. Ce qui donnerait lieu au nom « Village du consolateur ».

Capharnaüm, cité sans âme

Lorsque Nadine Labaki décida de donner à son film le nom de Capharnaüm, on comprend qu’au lieu d’avoir affaire à un lieu d’accueil et de consolation où étrangers, réfugiés, migrants, sans-papiers et demandeurs d’asile seraient accueillis avec générosité, on se trouvera plutôt dans une cité sans âme où la seule chose qui importe vraiment s’appelle « le commerce lucratif ». Là où tous les temples sont convertis en centres d’achats. On comprend que l’intérêt de ceux qui sont devenus maîtres de la cité n’est pas tant la rencontre avec l’autre et l’enrichissement mutuel susceptible d’en émerger que l’exploitation des ressources de l’autre et le maintien d’un pouvoir sur lui. Quels que soient les moyens pour en arriver à cette fin. Que l’autre d’ailleurs soit notre voisin de palier auquel notre soi-disant solidarité dépendra du reflet narcissique dont il nous gratifiera, ou qu’il soit celui en qui notre regard infirme projettera l’envahisseur, le voleur et le prédateur. On comprend que dans ce territoire urbain, le vivant ne saura être respecté et protégé que s’il est porteur d’une identité caractérisée par sa nationalité, la couleur de sa peau, ses croyances, son avoir en banque, voire son sexe. « Make Capharnaüm great again » pourrait être le slogan de cette cité où le jeune Zain, réfugié syrien, et Rahil, clandestine éthiopienne, tous deux sans-papiers, personnifieront par leur histoire de vie ce que nous serions susceptibles de découvrir dans l’intimité de ces milliers de migrants du Honduras que des armes et des murs empêchent de pénétrer dans le tout-puissant pays que vous savez.

Capharnaüm-le-film

Au cœur de Capharnaüm-le-film : Zain, pré-adolescent de douze ans que des conditions de vie particulièrement éprouvantes, conjuguées à une forme d’instinct de survie exceptionnellement sensible et intelligente, rendront lucide, responsable et déterminé à combattre l’aveugle stupidité et l’inhumaine propension de son entourage à s’écraser devant son destin plutôt qu’à lui insuffler l’énergie d’une créative transformation. En observant Zain tout au long des deux heures que dure le film, qui a plus la facture d’un vibrant et engagé documentaire que d’une vertueuse et « violoneuse » fiction, on acquiert vite le sentiment, ou sinon la sensation, que nous sommes là confrontés à un reflet du monde actuel que notre petit ego, soucieux d’être à son aise et d’avoir en toutes choses et en toutes circonstances raison, s’empresse d’occulter et de dénier : Zain, faible de sa tristesse et fort de sa colère, nous met en pleine face, vous verrez, une vérité qui met à nu ce qui se cache derrière les déclamations de bien des gouvernants de notre Monde. Tout comme le fait l’enfant dans le conte Les habits neufs de l’empereur d’Hans Christian Andersen.



Devant fuir sa famille qui le contraindrait à garder le silence devant l’odieux marchandage de la vente par ses parents de Sarah, sa sœur qui vient à peine d’avoir « ses règles », à l’innocent Saïd qui ne fait là, n’est-ce pas, que s’inscrire dans la pérenne tradition de sa culture patriarcale, Zain-le-marginal osera devant les juges inculper ses géniteurs : « vous à qui je dois la vie, quelle responsabilité avez-vous assumée vis-à-vis de celle-ci ? »


Zain et Sarah

Dans ses mots, l’écrivain Tahar Ben Jelloun dira : « Le film fait le procès, de manière indirecte, de la mondialisation, accuse sans le nommer ni le montrer le régime abject et criminel de Bachar al-Assad, un chef d’État qui a massacré en toute tranquillité une grande partie de son peuple avec l’aide de la Russie et de l’Iran. Ceux qu’il n’a pas réussi à tuer se retrouvent sur les routes mendiant un lieu où survivre et peut-être mourir. »

Ce qui me fait penser à nouveau aux migrants honduriens et aussi à ce qu’évoquent les étrangers dans la chanson Les Sans-papiers de l’opéra Notre-Dame-de Paris de Luc Plamondon :

« Nous sommes des étrangers, des sans-papiers, des hommes et des femmes sans domicile. Oh! Notre-Dame et nous te demandons Asile! Asile!

Nous sommes plus de mille aux portes de la ville et bientôt nous serons dix mille et puis cent mille. Nous serons des millions qui te demanderons Asile! Asile!

Nous sommes des va-nu-pieds aux portes de la ville et la ville est dans l'île, dans l'île de la Cité. Le monde va changer et va se mélanger et nous irons jouer dans l'île. »

Puisse, oui, notre monde changer et entrer dans le jeu de la « Rencontre avec l’autre »!

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INVITATION

Vous êtes cordialement invités à une Rencontre du Ciné-psy sur le film CAPHARNAÜM avec Danièle Bélanger, professeure au département de géographie de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les dynamique migratoires mondiales.

Le mercredi, 6 février 2019, de 18 h00 à 19 h (buffet préparé par le Buffet du passant) et de 19 h à 21 h 30 (conférence et échange), au sous-sol de l’Église Saint-Charles Garnier située au 1215 Avenue du Chanoine Morel, Québec.

Réservations: de préférence par courriel ( Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ) ou par téléphone au 418. 683-0711.

Coût d’entrée: 22$ - Étudiant 15$ (incluant l’admission et le buffet)

La rencontre sera encadrée par Marcel Gaumond, Psychanalyste.

WWW.CINE-PSY.COM

 

 


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CItation

Notre environnement ressemble aujourd’hui à un immense filet, mouvant et dynamique, sans point de repères fixes. Le nombre de personnes ayant des difficultés à définir leur identité, leur appartenance sociale ou culturelle ne cesse de croître. Elles se sentent perdues, elles sont de plus en plus attentives aux sollicitations des nationalistes et des racistes qui leur font voir dans l’Autre une menace, un ennemi, la cause de leurs frustrations et de leurs peurs. (Cet autre, Ryszard Kapuscinski, Feux croisés, Plon, p. 48)

 

Bande annonce du film