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Chroniques

La déesse des mouches à feu

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Commentaire sur le film La déesse des mouches à feu d’Anaïs Barbeau-Lavalette

par Marcel Gaumond

AYOYE! TU ME FAIS MAL, À MON CŒUR D'HUMAIN


« Ma mère a sauté sur mon père. Pendant qu’ils se battaient, elle lui a grafigné l’intérieur de l’avant-bras en le traitant de trou de cul. Elle avait les ongles longs comme dans les magazines. […] Quand il a fini par maîtriser ma mère, mon père avait la chemise déchirée, un œil au beurre noir pis l’avant-bras qui saignait, comme s’il s’était battu avec un carcajou. » pp. 12-13

« J’avais le goût de danser. Je suis allée lever Marie-Ève du divan, pis on s’est mises à faire les moves qu’on savait que les gars aimaient. Keven a mis « Girl, You’ll Be a Woman Soon », pis j’ai dansé exactement comme Mia Wallace. Je suis sûre qu’il l’avait mise exprès. Marie-Ève, elle, imitait John Travolta pis elle riait. Je savais que tous les gars dans la place me regardaient pis que les filles se mettraient à me parler dans le dos. Je m’en crissais. J’étais la déesse des mouches à feu. Je faisais ce que je voulais. » p. 59.

Geneviève Pettersen, La déesse des mouches à feu, Le Quartanier, Montréal, 2014

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L’adolescence, période de traversée entre la rive de l’enfance et celle du monde adulte

Catherine, quatorze ans (6 ans dans le film), alias « la déesse des mouches à feu », n’a comme modèles de parents rien à voir avec ces « arcs par qui les enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés » / Khalil Gibran, rien de lumineux comme ces lucioles qui nous accompagnent dans nos promenades nocturnes à la campagne, rien non plus à voir avec ces étoiles filantes que chantent les Comboys Fringants et qui font figure de « printemps […] qui apaise les cœurs en peine ». Catherine est à l’âge précisément où, fort de parents dont l’expérience d’une présence rassurante et nourrissante peut permettre cette forme de semence identitaire qui a nom de « se poser en s’opposant », l’adolescent ose s’aventurer, confiant, dans les territoires inconnus, mystérieux, sources à la fois de crainte et de fascination, de la sexualité et de la spiritualité. Elle n’a, à défaut de cette présence, que le choix d’une inscription dans un groupe marginal, en rupture complète avec une référence traditionnelle. Ce à quoi les drogues, lourdes ou légères, peuvent servir de levier ou de passe-partout. Un passe-partout qui alors n’a plus rien à voir non plus avec cette envoûtante émission du même nom de notre enfance!

Que peut éprouver Catherine, à la fois Déesse dans un paradis artificiel et Pauvresse dans ce désolant et malheureux monde-ci, lorsque soudain, après qu’un pavé ait défoncé la baie vitrée de sa demeure, elle aperçoit et entend son père chanter dans un micro à l’adresse de sa mère, à l’extérieur :

« Ayoye tu m'fais mal, à mon cœur  d'animal, l'immigré de l'intérieur
Tu m'provoques des douleurs, tu m'fais mal au cœur

Nous ne sommes pas pareils, et pis pourtant on s'émerveille
Au même printemps, à la même lune, aux mêmes coutumes
Nous retournerons ensemble, comme cendres, au même soleil. »
Offenbach

À l’intérieur, elle ne peut, comme écho en elle de tout ce qu’elle a entendu et qui a pétri son cœur et son âme, que crier « fuck de même (!), ce qu’il me faut pour trouver de l’oxygène / Diane Dufresne, c’est un monde différent, radicalement différent! »

MAIS, à constater dans quel merdier de souffrances va se retrouver Catherine pour s’être ainsi engouffrée tout entière dans cet autre monde - un état qui fait mal, vous le verrez et vous l’éprouverez - à notre cœur d’humain, on est en droit de se demander s’il n’existe pas d’autres avenues que celle empruntée par notre Déesse comme antidote au modèle aberrant de parents qu’elle a connu.

Le monde complexe de l’adolescence abordé, analysé et  interprété par les chercheurs

Dans son livre Psychologie de l’adolescence (TC Média Livres Inc., Montréal, 2015) qu’il a cosigné dans sa quatrième édition avec Sylvie Drapeau, Richard Cloutier, psychologue, propose un tableau synthétique de la psychologie des adolescents de 12 ans à 18 ans telle qu’elle est reflétée par les connaissances actuellement disponibles. On découvrira dans ce livre jusqu’à quel point « le développement des jeunes vit en ce moment une transformation accélérée sous l’impulsion de la mondialisation, des nouvelles technologies, de l’évolution des structures familiales, des valeurs en émergence entourant l’éthique des droits humains, la protection de l’environnement et les rapports hommes-femmes. »

Par ailleurs, dans un texte ayant comme titre « Être jeune, devenir adulte : analyses et témoignages d’adolescents et adolescentes de Québec », Florence Piron, anthropologue dont la carrière s’est effectuée, tout comme Richard Cloutier, dans l’enseignement à l’Université Laval,  manifeste son souci d’articuler une synthèse entre les deux principales problématiques qui ressortent des travaux de recherche effectués sur les adolescents : la première étant centrée plus sur la jeunesse et l’adolescence que sur les sujets humains, et la seconde s’intéressant à la personne et à sa vie, mais séparant celle-ci de tout son contexte social. De la collecte de données puisées dans les témoignages de trente-cinq garçons et filles de 14 à 18 ans, contactés dans des écoles secondaires de Québec,  elle a pu relever quatre thèmes dominants : 1) une comparaison paradoxale entre jeunes et adultes du point de vue de la liberté et des responsabilités ; 2) les avantages d'être jeune par opposition à une vision plutôt négative de l'âge adulte  ; 3) une attitude neutre-fataliste face au temps qui passe ; 4) une colère contre les abus de pouvoir des adultes. On peut avoir accès à ce texte dans la rubrique « Autres textes » du cine-psy.com

INVITATION SPÉCIALE

Un échange avec Richard Cloutier, psychologue, Florence Piron, anthropologue, et autres, sur le film La déesse des mouches à feu

Le monde des adolescents dans lequel nous plonge abruptement La déesse des mouches à feu fut, on s’en souviendra, également abordé sous d’autres angles dans les films Elephant et Paranoïd Park de Gus Van Sant, ainsi que dans le film Antigone de Sophie Deraspe, films qui furent également objets de chroniques et rencontres du Ciné-psy.

Cette fois, pandémie oblige, notre équipe du Ciné-psy vous propose une Rencontre de type épistolaire : écrivez-nous ( Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ) après avoir vu « La déesse… » afin de nous faire part de vos questions et commentaires. Florence Piron, Richard Cloutier, et possiblement quelques « jeunes » qui s’associeront à eux, feront écho à vos propos sur le site WWW.CINE-PSY.COM

 


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CItation

« J’avais le goût de danser. Je suis allée lever Marie-Ève du divan, pis on s’est mises à faire les moves qu’on savait que les gars aimaient. Keven a mis « Girl, You’ll Be a Woman Soon », pis j’ai dansé exactement comme Mia Wallace. Je suis sûre qu’il l’avait mise exprès. Marie-Ève, elle, imitait John Travolta pis elle riait. Je savais que tous les gars dans la place me regardaient pis que les filles se mettraient à me parler dans le dos. Je m’en crissais. J’étais la déesse des mouches à feu. Je faisais ce que je voulais. » p. 59.

Geneviève Pettersen, La déesse des mouches à feu, Le Quartanier, Montréal, 2014

Bande-annonce du film

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Informations sur le séminaire qu'offrira Marcel Gaumond, à compter du 26 septembre prochain, sur le thème "L'espace sacré de la relation thérapeutique"